La crise Lumumba-Kasa-Vubu
Le 5 septembre 1960, à la radio de Léopoldville, la voix est celle du chef de l'État. Joseph Kasa-Vubu annonce au pays qu'il révoque son Premier ministre.
Le 5 septembre 1960, à la radio de Léopoldville, la voix est celle du chef de l’État. Joseph Kasa-Vubu annonce au pays qu’il révoque son Premier ministre. Quelques heures plus tard, sur la même radio, c’est Patrice Lumumba qui répond, et qui révoque à son tour le président. En une soirée, la jeune République du Congo se retrouve avec deux hommes qui prétendent chacun avoir démis l’autre. Le pays a soixante-sept jours.
Pour comprendre comment on en arrive là, il faut revenir à l’été. L’indépendance proclamée le 30 juin n’a pas tenu deux semaines avant de se fissurer. La Force publique se mutine début juillet contre ses cadres restés belges. Le Katanga fait sécession le 11 juillet, le Sud-Kasaï suit. Des troupes belges interviennent sans l’accord du gouvernement congolais. Lumumba et Kasa-Vubu appellent ensemble les Nations unies à l’aide, et les Casques bleus arrivent, mais sans recevoir mandat de réduire la sécession katangaise, ce que le Premier ministre vit comme une trahison. Lumumba se tourne alors vers Moscou pour obtenir l’appui logistique que l’Occident lui refuse. Nous sommes en pleine guerre froide, et ce geste fait de lui, aux yeux de Washington et de Bruxelles, un homme à écarter.
C’est sur ce fond que tombe la double destitution. Le président reproche au Premier ministre d’avoir conduit le pays au chaos et de l’avoir entraîné vers le camp soviétique. Le Premier ministre, lui, conteste la légalité de sa révocation et s’appuie sur la Chambre, qui lui maintient d’abord sa confiance. Les juristes de l’époque, et les historiens depuis, restent partagés sur la question de droit, parce que la Constitution provisoire, la Loi fondamentale héritée de la Belgique, ne réglait pas clairement ce conflit au sommet. Le Congo découvre, dans la douleur, qu’un texte mal ajusté ne protège pas un État.
Dans ce vide, une troisième voix s’impose, plus discrète mais décisive. Le 14 septembre, le colonel Joseph-Désiré Mobutu, jeune chef d’état-major, annonce qu’il « neutralise » les deux hommes politiques et confie provisoirement le pays à un collège d’universitaires. Beaucoup, à l’époque, prennent cela pour une mise entre parenthèses temporaire. L’histoire en a jugé autrement. Ce coup de force feutré est la première apparition, au centre du jeu, de celui qui dirigera le pays pendant trente-deux ans. La crise institutionnelle de septembre 1960 a ouvert une porte que l’armée ne refermera plus.
Lumumba, lui, glisse vers le statut de proscrit. Privé de son poste, surveillé, il finit assigné à résidence dans la capitale, gardé par les soldats de Mobutu que tiennent à distance les Casques bleus. La suite appartient à une autre histoire, celle de sa fuite et de sa mort au Katanga, que cette série raconte à part. Mais tout, déjà, se noue ici, dans cette confusion de septembre où la légalité elle-même est devenue un objet de bataille.
Que retenir de ces quelques semaines, soixante-six ans plus tard ? D’abord que la fragilité ne venait pas des hommes seuls, mais d’une architecture politique bâtie trop vite, sans arbitre reconnu entre un président et un Premier ministre dotés chacun d’une légitimité. Ensuite que les puissances étrangères, dans le contexte de la guerre froide, n’ont pas regardé la crise de l’extérieur : elles l’ont alimentée, chacune poussant son camp. Enfin que l’entrée de l’armée dans l’arbitrage politique, présentée comme une mesure d’exception, est devenue une habitude congolaise dont le pays mettra des décennies à se défaire.
Les Congolais d’aujourd’hui connaissent la suite mieux que personne. La cohabitation difficile au sommet de l’État, la tentation de régler les conflits institutionnels hors des urnes, le poids des parrainages extérieurs : ces questions de septembre 1960 ne se sont jamais tout à fait refermées. La crise Lumumba-Kasa-Vubu n’est pas une vieille querelle d’archives. C’est le premier chapitre d’un livre que le pays écrit encore.
Cet article fait partie de « Congo 66 », la série de BETO consacrée aux histoires qui racontent la RDC depuis l’indépendance. Politique, économie, culture, société : BETO revient sur les récits, les ruptures et les héritages qui continuent de façonner le pays.
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