Droits humains Est de la RDC : le rapport 2025 de MSF chiffre ce que la guerre coûte aux civils

Est de la RDC : le rapport 2025 de MSF chiffre ce que la guerre coûte aux civils

Plus de 1 000 admissions par mois pour violences sexuelles dans ses centres de Goma, un visa du M23 exigé pour opérer, des banques et des aéroports fermés : le rapport annuel 2025 de MSF France documente ce que la guerre fait aux civils et à ceux qui les soignent.

Artisanal miners rest after working for a long time in the pit to look for gold in the mine of Luhihi, 50 km from the city of Bukavu, capital of the province of South Kivu in the east of the Democratic Republic of Congo, on November 06, 2021. - The Luhihi mining site was discovered by the local population about two years ago, a mountain of gold at the heart of conflicts as well as human rights violations, in the last five months seven people have died in inhumane conditions. (Photo by Guerchom NDEBO / AFP)
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La Rédaction
Kinshasa - 27 JUILLET 2026 - 12:35 WAT · 8 min de lecture

Plus de mille femmes par mois. C’est le nombre d’admissions pour violences sexuelles enregistrées dans les centres de santé de Médecins sans frontières à Goma, une fois les camps de déplacés dissous. Le chiffre figure dans le rapport annuel 2025 de MSF France, document adopté après l’assemblée générale de l’organisation et mis en ligne en juillet 2026. Il ne mesure pas l’ampleur des violences dans la ville : il mesure le nombre de personnes qui parviennent jusqu’à une structure médicale. C’est le seul décompte que MSF s’autorise, et c’est déjà celui-là.

Le rapport décrit les circonstances de ces agressions sans détour. « Malgré la dissolution des camps, les violences sexuelles restent très fréquentes (plus de 1 000 admissions par mois dans nos centres de santé). Les agressions se produisent surtout la nuit, à domicile, dans des quartiers plongés dans l’obscurité et dépourvus de forces de police », écrit l’organisation. Le rapport ajoute que les familles d’accueil, où logent désormais de nombreux déplacés, sont aussi devenues un lieu d’exploitation sexuelle. À l’échelle mondiale, MSF France dit avoir pris en charge cette année un nombre record de 30 000 victimes de violences sexuelles, tous pays confondus.

Une guerre qui se lit dans la logistique

Le document est aussi, sans le dire, une radiographie de l’occupation. MSF France conduit quatre projets dans les zones du Nord-Kivu concernées, et énumère ce qui a changé : « un visa délivré par le M23 est nécessaire, les aéroports de Goma et Bukavu sont fermés, l’approvisionnement soumis à des taxes supplémentaires doit passer par le Rwanda et les banques à Goma sont fermées ». Quatre lignes qui décrivent un territoire sorti de l’économie congolaise, où une organisation médicale internationale doit demander un titre de circulation à un groupe armé et faire transiter ses caisses par le pays voisin.

L’organisation dit avoir malgré cela augmenté ses activités sur les projets de Kibirizi, Bambou et Rutshuru, non par choix stratégique mais parce que d’autres ONG s’étaient retirées faute de financements. Elle a répondu aux épidémies de choléra et de rougeole, avec une campagne de vaccination à Goma. Le rapport signale l’apparition de drones dans la zone, à laquelle il rattache la mort d’une employée de l’UNICEF en mars à Goma. Il rappelle qu’à la prise de la ville, l’ouverture de la prison a libéré plusieurs milliers de détenus, et que de nombreuses armes circulent depuis le départ des soldats des Forces armées de la RDC.

Ce que MSF impute, et à qui

Sur les responsabilités, le rapport ne ménage personne, et c’est sa phrase la plus délicate. « Les populations civiles, sommées de montrer leur loyauté à un camp sont déplacées de force, taxées et victimes d’exactions, aussi bien de la part du M23 et de leurs supplétifs que des groupes armés qui leur sont opposés », écrit MSF France. L’organisation cite un exemple daté : en janvier, la prise en charge d’un afflux de blessés au centre de santé de Nyanzale, suivie d’une alerte publique sur des violences qu’elle attribue au CMC, coalition de plusieurs groupes armés du Nord-Kivu.

Le rapport rappelle deux prises de parole de l’année. En juin, une alerte sur le nombre de victimes de violences sexuelles. En septembre, après deux mois de discussions internes, la publication des témoignages de survivants de massacres commis dans la région de Binza par des hommes armés affiliés au M23. Ces prises de parole ont, selon le document, permis au président international de MSF de porter des messages précis lors d’un briefing du Conseil de sécurité des Nations unies. Dans son bilan opérationnel de l’année, l’organisation résume ainsi la séquence congolaise : « Dans l’est de la République démocratique du Congo, dans le contexte de l’extension du contrôle du M23/AFC, nos équipes sont restées auprès des populations affectées par le conflit, les épidémies et la malnutrition, tout en prenant en charge un nombre toujours plus alarmant de victimes de violences sexuelles ». Trois des collègues de l’organisation ont été tués dans l’année, dont un à Goma.

Une épidémie sans outils, dans une province en guerre

Le rapport traite l’épidémie d’Ebola comme une conséquence du même désordre, et non comme un dossier séparé. « L’épicentre est en Ituri, région en proie à de multiples conflits armés où l’insécurité entrave le déploiement », écrit MSF à propos de la souche Bundibugyo, avant d’ajouter que « les outils médicaux efficaces font cruellement défaut : il n’existe ni vaccin ni traitement spécifique ». Les sections de l’organisation se sont réparti le terrain : Goma, Butembo et Kampala pour l’une, l’Ituri pour deux autres, Beni en exploration pour la dernière.

Sur l’état de la flambée, le document est prudent là où les décomptes circulent vite. Il note qu’aucune transmission communautaire n’était prouvée au Nord-Kivu, au Sud-Kivu ni dans les pays voisins à la date de rédaction, mais que « l’ampleur réelle et la gravité de l’épidémie restent inconnues en raison du manque de tests diagnostiques ». La fermeture des frontières, ajoute-t-il, retarde l’arrivée de fournitures médicales et de personnel spécialisé.

Les chiffres que le rapport donne, et ceux qu’il ne donne pas

Côté finances, le document indique que plus de la moitié des 92 projets de MSF France se sont déployés en situation de conflit. Les dépenses liées aux conséquences de conflits ont représenté 57 % du coût total des projets, soit quatre points de moins qu’en 2024, pour 152 millions d’euros contre 150 millions l’année précédente. La RDC n’apparaît pas comme ligne budgétaire distincte : elle est citée dans la hausse de 3 millions d’euros des interventions contre la rougeole, principalement au Katanga. Le rapport ne publie aucun total de dépenses pour le pays, ni aucun nombre de blessés de guerre pris en charge en RDC. Les reprises de presse qui en avancent un ne le rattachent à aucune page du document.

Pour situer ces admissions dans la durée, il faut revenir à un autre travail de l’organisation. Dans Risquer sa vie pour survivre, rapport consacré à l’Ituri et publié le 25 mars 2025, MSF établissait qu’à Drodro, en 2023 et 2024, environ 84 % des victimes de violences sexuelles qu’elle avait traitées avaient été agressées en allant travailler dans les champs, en ramassant du bois de chauffage ou sur les routes. Le même document relevait que près de la moitié des centres de santé de la zone de santé de Drodro, dans le territoire de Djugu, avaient été partiellement ou totalement détruits, et que l’insécurité alimentaire touchait alors 43 % de la population de l’Ituri de manière chronique. Alira Halidou, chef de mission MSF en RDC, y résumait la mécanique : « Cette crise se caractérise par des déplacements répétés, où la violence oblige les civils à recommencer leur vie encore et encore. Pire, les histoires que nous racontent les patients et les communautés ne représentent que la partie émergée de l’iceberg ».

Aucune autorité congolaise n’avait réagi au rapport annuel dans le périmètre de sources suivi par BETO au 27 juillet. La demande, elle, n’a pas changé depuis mars 2025 : « MSF appelle tous les groupes armés étatiques et non étatiques actifs en Ituri à épargner les civils ainsi que les structures de santé, qui sont des sanctuaires essentiels à la survie des communautés locales ». Le prochain chiffre vérifiable sera celui des admissions mensuelles à Goma. S’il baisse, il faudra savoir si ce sont les agressions qui reculent ou l’accès aux soins qui se ferme.

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B
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