Santé Ebola en RDC : les enterrements dignes, là où la riposte se heurte au deuil en Ituri

Ebola en RDC : les enterrements dignes, là où la riposte se heurte au deuil en Ituri

Contre Ebola, la façon d'enterrer les morts est une ligne de front. En Ituri, les équipes d'inhumation sécurisée avancent entre gestes de dignité et méfiance des familles, sur un terrain où le deuil et la contagion se disputent le même corps.

Ebola en RDC : les enterrements dignes, là où la riposte se heurte au deuil en Ituri
AFP

La Rédaction
Kinshasa - 4 JUILLET 2026 - 23:27 WAT · 5 min de lecture

À Mongbwalu, dans le territoire de Djugu, une équipe de la Croix-Rouge s’est présentée fin mai 2026 devant une famille endeuillée. Avant de toucher la dépouille, son chef a pris le temps de parler. « Nous sommes venus pour vous aider et vous protéger. Nous devons sécuriser le corps afin d’éviter que vous soyez contaminés à nouveau », a-t-il expliqué. Un proche du défunt a fini par céder, non sans avoir douté. « Avant, je ne savais pas. Aujourd’hui, je comprends que c’est vrai », a-t-il confié. Cette scène, banale en apparence, résume l’un des combats les plus difficiles de la riposte à Ebola.

L’épidémie qui frappe l’Ituri depuis sa déclaration, le 15 mai 2026, est causée par la souche Bundibugyo, pour laquelle il n’existe aucun vaccin homologué. Au 29 juin, l’Institut national de santé publique recensait plus de mille trois cents cas confirmés et près de quatre cents décès, pour une létalité proche de trente pour cent. Dans ce contexte, la manière de traiter les morts n’est pas un détail. L’Organisation mondiale de la santé rappelle que la dépouille d’une personne décédée d’Ebola compte parmi les corps les plus contagieux, et recommande que les inhumations soient menées par du personnel formé. Le rite funéraire ordinaire, avec sa toilette du corps et ses veillées, devient alors un vecteur de transmission.

C’est à ce point précis que se joue l’enterrement digne et sécurisé. Le protocole, mené par des volontaires de la Croix-Rouge de la RDC, encadre chaque geste. « Au premier contact avec le corps, nous faisons le prélèvement appelé communément swab », décrit, à Bunia, un chef d’équipe de la Croix-Rouge, Raphael Olangi, formé dès l’épidémie de 2018. L’équipe, habillée en tenue de protection, prélève un échantillon pour le diagnostic, place la dépouille en housse puis en cercueil, procède à l’inhumation et désinfecte le matériel. Le maître mot, répété aux familles, est que la dignité du défunt peut être préservée sans exposer les vivants.

Le volume de ce travail dit son ampleur. Dès le lendemain de la formation des volontaires de Mongbwalu, la Croix-Rouge annonçait cinq premières inhumations sécurisées. « Après cette formation, nos volontaires ont déjà procédé ce mercredi à l’enterrement digne et sécurisé de cinq corps suspects d’Ebola », précisait le président provincial de l’organisation en Ituri, le docteur Serge Lemy. Fin juin, la Croix-Rouge faisait état de plus de trois cents enterrements réalisés en un mois. Derrière chaque chiffre, une famille à convaincre, un deuil à accompagner, une peur à désamorcer.

Car la résistance existe, et elle n’a rien d’irrationnel. Elle plonge ses racines dans l’épidémie de 2018-2020 au Nord-Kivu, qui avait fait plus de deux mille morts et laissé une méfiance tenace envers une riposte perçue comme extérieure et parfois brutale. Des rumeurs circulent, tenaces. « Au début, nous entendions dire qu’il y avait des cercueils qui tuaient les gens », rapporte un habitant. D’autres soupçonnent les équipes de s’enrichir sur le dos des morts, ou redoutent l’hôpital d’où, dit-on, on ne revient pas. Ces croyances ne relèvent pas de l’ignorance, mais d’une histoire de rapports difficiles avec l’autorité, que la peur d’un mal invisible ne fait qu’exacerber.

Le travail des équipes est donc autant social que sanitaire, et il reste dangereux. « L’endroit où l’on a fait un enterrement aujourd’hui, ça peut être le même endroit où l’on est pris à partie le lendemain », résume un responsable de la Croix-Rouge, Alex Lock. Fin mai, des tentes de traitement ont été incendiées, des corps réclamés par des hommes armés, des patients mis en fuite. La confiance ne se décrète pas, elle se gagne cas par cas, et elle peut se perdre en une rumeur. Le rôle des relais locaux devient alors décisif. « Quand le message vient d’un chef local ou d’un pasteur connu par la communauté, les gens écoutent davantage », observe Ignace Bingi, pasteur à Bunia.

Il y a, dans cet effort, un basculement lent des mentalités. Certaines familles en viennent à appeler d’elles-mêmes les équipes, là où elles auraient jadis enterré seules. C’est le signe que la riposte, quand elle parle avant d’agir, peut réconcilier deux devoirs que l’épidémie oppose, honorer ses morts et protéger les siens. La dignité n’est pas l’ennemie de la sécurité, à condition que la seconde ne piétine pas la première.

Pour l’Ituri, la bataille des enterrements est le miroir de toute la riposte. On peut aligner les centres de traitement et les laboratoires, rien ne tiendra si les communautés ne s’approprient pas les gestes qui les protègent. Le corps d’un défunt d’Ebola est à la fois le dernier lien avec un être aimé et le premier danger pour ceux qui restent. Toute la difficulté, et toute la dignité de ce travail, tient à ne jamais réduire l’un à l’autre. La riposte gagnera le jour où sécuriser un enterrement ne sera plus vécu comme une dépossession, mais comme un dernier soin rendu aux vivants autant qu’aux morts.

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B
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