Économie Érosions de Kinshasa : où en est le projet après 481,6 millions de dollars décaissés?

Érosions de Kinshasa : où en est le projet après 481,6 millions de dollars décaissés?

Kin Elenda devait fermer ses comptes le 31 juillet 2026. La Banque mondiale l’a prolongé de cinq mois : 99,05 % des fonds sont décaissés, les chantiers antiérosifs de Kisenso ne sont pas finis.

Érosions de Kinshasa : où en est le projet après 481,6 millions de dollars décaissés?
AFP

La Rédaction
Kinshasa - 2 AOÛT 2026 - 14:19 WAT · 10 min de lecture

Le 31 juillet 2026, jour où le plus gros programme urbain jamais financé à Kinshasa devait fermer ses comptes, la Banque mondiale a signé un document de restructuration qui repousse la clôture au 31 décembre 2026. À cette date, 481,6 millions de dollars avaient déjà été décaissés sur un engagement net de 486,23 millions, soit 99,05 %. Il restait 4,6 millions dans la caisse et, sur le terrain, trois ravins de Kisenso achevés à 95 %, 75 % et 98 %.

Le projet s’appelle Kin Elenda. Approuvé le 30 mars 2021 sous la forme de 250 millions de dollars de crédit et 250 millions de dollars de don, entré en vigueur le 6 septembre 2021, il portait la promesse d’une capitale mieux drainée, mieux alimentée en eau et mieux protégée de ses érosions. Cinq ans et cinq restructurations plus tard, la facture est presque intégralement payée pendant que plusieurs ouvrages restent inachevés.

L’argent est parti plus vite que les travaux

Au 24 juillet 2026, les décaissements atteignaient 479,7 millions de dollars, soit 99 % des 484,3 millions de financement IDA ajusté des pertes de change, et 99,6 % des fonds étaient contractualisés. Tous les travaux d’infrastructure étaient contractés ou achevés. Le décalage se lit dans le calendrier des décaissements annuels : l’exercice 2022 devait absorber 145 000 000 de dollars, il en a consommé 60 811 078,10 ; l’exercice 2026, prévu à 62 000 000, en a consommé 157 154 812,97. Le projet a dépensé tard ce qu’il devait dépenser tôt.

Six mois plus tôt, le rapport d’avancement du 12 février 2026 situait les décaissements à 365 millions de dollars, 75 % du financement. Entre février et juillet, plus de 116 millions de dollars sont sortis. Cette accélération finale explique pourquoi la Banque mondiale a dû rouvrir le calendrier : l’argent était engagé, les chantiers ne suivaient pas.

Le nouveau document fixe le 30 avril 2027 comme date limite de dépôt des demandes de retrait sur les crédits IDA-68580 et IDA-D7940. C’est la première prolongation de la date de clôture depuis l’approbation, mais la cinquième révision du projet. Les quatre précédentes datent du 27 juin 2023, qui a rendu éligibles 16,5 millions de dollars de dépenses foncières et d’indemnisations, du 24 novembre 2023, qui a porté à 42,5 millions de dollars le total des indemnisations éligibles à l’occasion des travaux de protection de la sous-station Funa, du 16 septembre 2024, qui a annulé après la revue à mi-parcours les activités non réalisables avant la clôture, et du 11 juillet 2025, qui a transféré les reliquats d’indemnisation de deux cellules d’exécution vers la cellule chargée de l’eau.

Ce que 481,6 millions ont acheté contre l’érosion

L’annexe du document de restructuration liste les ouvrages qui débordent l’échéance de juillet. À Kisenso, la lutte antiérosive portait sur trois ravins : Mulele, achevé à 95 %, où il reste le remplissage des joints et la stabilisation des talus ; Mazout, à 75 %, où manquent 0,5 mètre de chaussée, 0,4 mètre de murs de stabilisation et 0,3 mètre de collecteur ; Nsau, à 98 %. Les trois sont attendus pour le 30 septembre 2026. Le lot 2 de protection des sous-stations de la Société nationale d’électricité contre les inondations et l’érosion, qui couvre Kimwenza, Makala, Masina, Kinsuka et l’université de Kinshasa, était à 75 % au 15 juillet 2026.

Le cadre de résultats donne la mesure de ce qui a été couvert. Au 30 janvier 2026, les mesures de lutte contre les inondations et l’érosion s’étendaient sur 11 hectares pour une cible de 30. Les drainages construits et réhabilités atteignaient 8,5 kilomètres pour une cible de 30. La puissance de distribution électrique sécurisée contre l’érosion et les inondations s’élevait à 436 mégawatts pour une cible de 543. Ces trois indicateurs devaient être soldés en juin 2026 ; la prolongation les reporte à décembre.

D’autres lots accusent des retards plus lourds. Les 50 000 branchements sociaux d’eau étaient à 43 % au 15 juillet, avec un achèvement espéré au 31 octobre 2026. La réhabilitation des écoles de Matete et Kisenso plafonnait à 68 %. Les équipements du centre de formation technique de l’Institut national de préparation professionnelle à Maluku affichaient 0 %, encore en transit maritime. Les travaux à haute intensité de main-d’œuvre ont créé 3 303 emplois, dont 535 pour des femmes.

Quinze mille huit cent vingt personnes déplacées, deux mille non payées

Protéger une ville contre ses ravins suppose de déplacer ceux qui vivent dedans. Le projet a produit 18 plans d’action de réinstallation répartis entre les trois cellules d’exécution, complétés par un addendum en juillet 2026 après l’identification de personnes supplémentaires par le mécanisme de gestion des plaintes. Le bilan consolidé recense 15 820 personnes affectées, dont 13 732 indemnisées. Il reste 2 088 personnes non payées à la clôture initiale, et le document ne ventile ni les motifs ni le calendrier de régularisation.

Sur les deux indicateurs d’objectif qui mesurent la portée du projet, les résultats divergent. Six millions de personnes bénéficient de conditions de vie urbaines améliorées, pour une cible de 3,2 millions, l’essentiel par l’accès à l’eau. Mais l’amélioration du système de gestion urbaine de Kinshasa atteint 50 % pour une cible de 70 %. La ville a reçu des ouvrages ; elle n’a pas encore reçu l’administration capable de les entretenir. Le même écart entre l’ouvrage livré et son entretien traverse la Task Force d’assainissement de Kinshasa et le pari de la capitale sur le béton plutôt que l’asphalte.

Le budget congolais, lui, ne décaisse presque rien

Pendant que le bailleur solde ses comptes, l’État congolais tient les siens à l’arrêt. Les chiffres proviennent de la même série d’états de suivi budgétaire que publie le ministère du Budget. L’état arrêté au 30 avril 2026 par la direction générale des politiques et programmation budgétaire donne, pour la fonction Logement et équipements collectifs, 280 889 041 639 francs congolais votés et 26 424 392 400 francs payés, soit 9,4 % du crédit annuel au tiers de l’exercice. Au taux de cadrage du budget 2026, fixé à 2 900,3 francs pour un dollar, cela représente environ 9,1 millions de dollars.

Le détail est plus parlant encore. La sous-fonction Équipements collectifs, aménagement du territoire et urbanisme, qui abrite la commande publique de voirie et de drainage, affiche 102 960 941 104 francs votés et 10 827 469 166 francs payés, soit 10,5 %, environ 3,7 millions de dollars. La sous-fonction Alimentation en eau enregistre 55 626 973 594 francs engagés et 0 franc payé. La sous-fonction Éclairage public affiche 51 937 087 215 francs engagés et 0 franc payé. La fonction Protection de l’environnement, dotée de 448 731 762 587 francs, a payé 16 780 478 304 francs, soit 3,7 % du crédit voté, environ 5,8 millions de dollars. La ligne Gestion des eaux usées et assainissement, qui compte 11 054 933 689 francs votés, en a payé 2 603 019 152.

La rubrique Investissements sur ressources extérieures porte 11 366 412 880 866 francs de crédits votés et 0 franc de paiement au 30 avril. Les investissements sur ressources propres, dotés de 1 594 580 504 974 francs, ont payé 308 242 547 070 francs. Le budget 2026 de la République démocratique du Congo s’élève à 59 020,5 milliards de francs, environ 20,3 milliards de dollars, en hausse de 16,4 % sur 2025. Les dépenses exceptionnelles, où loge l’aide aux sinistrés, pèsent 5 963,9 milliards de francs, 11,1 % du budget général. Le Ministère du Budget les décrit dans son budget citoyen comme « l’argent que l’État utilise pour des choses spéciales, comme organiser les élections, recenser la population, produire les cartes d’identité ou aider les gens touchés par des catastrophes comme les inondations, érosions ».

Ce que voient les habitants des ravins

Les sites financés ne couvrent qu’une part des érosions actives de la capitale, où le déficit d’habitat pousse la construction vers les pentes instables, comme le montrait notre décompte des quatre millions de logements manquants. À Mpasa 1, dans la commune de la N’Sele, dix maisons ont été englouties en trois mois par une tête d’érosion active depuis plus de cinq ans. Au quartier Plateau 1, à Mont-Ngafula, un ravin ronge les parcelles depuis 2022 sans qu’aucune intervention publique ait été constatée par les riverains, qui empilent des sacs de sable et y déversent des ordures pour tenter de le combler. « À ce moment-ci, ce sont les érosions qui nous font vraiment peur. On a déjà perdu certaines parcelles », rapporte un habitant du quartier. « On ne peut pas trouver une solution à notre problème ? Les déchets, on les jettes, mais il y a des conséquences sur le plan sanitaire », demande Maître Bashala, riverain du même ravin.

Le gouvernement compte sur un programme d’urgence distinct du financement de la Banque mondiale. Lors d’une inspection des chantiers antiérosifs de Ngaliema, Selembao, Mont-Ngafula et Kimbanseke, le ministre des Infrastructures et Travaux publics John Banza Lunda a chiffré à 39,6 millions de dollars le seul site de Bolikango et relevé qu’à Selembao, sur les 1 500 mètres de collecteur prévus avenue Samba, 700 étaient réalisés. « Plusieurs sites ont déjà causé des pertes en vies humaines et détruit des maisons. Le Président de la République a pris des mesures fermes pour endiguer ce fléau », a-t-il déclaré. Le même ministre inspectait, un an plus tard, l’état réel d’une route que ses bailleurs disent réhabilitée. Il a assorti l’engagement d’une contrepartie adressée aux habitants : « Nous protégeons la vie de nos concitoyens et leurs habitations, mais chacun doit respecter les normes, ne pas construire sur les trottoirs ni jeter des ordures dans les canalisations. »

Ce qui manque

Aucun inventaire public et actualisé ne recense les têtes d’érosion actives à Kinshasa. Ni le gouvernement provincial ni le ministère des Infrastructures ne publient ce décompte, ce qui interdit de rapporter la dépense au nombre de sites traités et de mesurer la part de la ville effectivement couverte.

Le coût de la seule composante antiérosive de Kin Elenda n’est pas isolé dans les documents publics. Les rapports de la Banque mondiale donnent l’avancement physique ouvrage par ouvrage, jamais le montant contractuel de chaque lot, de sorte que les 481,6 millions de dollars décaissés ne peuvent pas être ventilés entre l’eau, l’électricité, les écoles et les ravins.

Le sort des 2 088 personnes affectées non encore indemnisées reste indéterminé. Le document consolide les chiffres sans indiquer combien relèvent d’un litige, d’une absence de titre ou d’un simple retard de paiement, ni à quelle échéance le solde sera versé. La prolongation de cinq mois court jusqu’au 31 décembre 2026 : c’est le délai dont dispose l’État congolais et ses trois cellules d’exécution pour livrer ce que la facture a déjà payé.

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B
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