Sécurité & Défense Est de la RDC : Nangaa et la menace d’une guerre totale malgré l’accord de Washington

Est de la RDC : Nangaa et la menace d’une guerre totale malgré l’accord de Washington

Nangaa annonce marcher sur le Katanga. Derrière la formule mystique, une économie de guerre minière, une finance parallèle, et le triangle Kigali-Kabila que révèlent les rapports de l'ONU.

La RDC et le Rwanda ont signé jeudi l’accord de paix sous l’égide de Washington | ©️ Présidence RDC via X
AFP

La Rédaction
Kinshasa - 6 JUILLET 2026 - 10:47 WAT · 7 min de lecture

Le coordonnateur de l’AFC/M23 vient de nommer ses prochaines cibles, du Katanga au Kasaï. Derrière la formule mystique, une logique économique, un parrain régional et un allié à Kinshasa. Ce que révèle la marche annoncée sur le Sud du pays.

Début juillet, à Bukavu, Corneille Nangaa a donné une carte à la guerre. S’adressant à ses combattants après la revendication de la prise de Point Zéro, un village de la chaîne des Mitumba dans le territoire de Fizi, le coordonnateur de l’AFC a inscrit l’avancée dans un projet d’expansion nationale. « Nous rendons grâce à Dieu qui nous a conduits de Sabinyo jusqu’ici, et qui nous conduira demain au Katanga, à Kisangani, à Kindu, au Kasaï, au Bandundu et jusqu’à la libération totale du pays », a-t-il déclaré, affirmant que « tout cela s’accomplira par notre force, mais grâce au miracle de Dieu ». La revendication de Point Zéro, rapportée par le journaliste Daniel Michombero, n’a pas été confirmée de source indépendante, et la localité a déjà changé de mains plusieurs fois depuis janvier.

Une menace, en temps de guerre, ne se jauge pas à son volume. Elle se jauge à sa grammaire. Le 18 juin, à Goma, Nangaa avait posé la matrice de cette parole : « Notre patience, notre disponibilité, notre énergie et notre imperturbabilité à procurer la paix au peuple congolais par la voie du dialogue, ne sauraient être sans limite. » Le précédent tient en deux dates. Avant d’entrer dans Goma, le mouvement avait lancé aux Forces armées congolaises un ultimatum compté en heures. Le délai a expiré. Goma est tombée le 27 janvier, Bukavu trois semaines plus tard. À chaque fois, la même partition : on impute la rupture à l’adversaire, on s’érige en recours, puis on agit, et l’offensive arrive habillée du vocabulaire de la délivrance. « Sauver la nation », « libération », « impératif » : on ne réclame plus, on se mandate.

Mais la litanie de Bukavu se lit d’abord sur une carte minière, pas sur un missel. L’itinéraire que Nangaa prête à Dieu suit très exactement celui des gisements. Selon le rapport à mi-parcours du Groupe d’experts de l’ONU, coté S/2025/858, l’AFC/M23 contrôle déjà « environ la moitié de la production de cassitérite et de coltan du Sud-Kivu et plus des deux tiers de la production de wolframite ». Le mouvement a saisi au printemps Twangiza, la seule mine d’or industrielle des Kivus. Le « Katanga » que Nangaa place en tête de sa prochaine étape n’est pas un symbole : c’est le cœur du cuivre et du cobalt congolais, la région la plus riche du pays. La guerre annoncée est aussi une extension de portefeuille.

Cette économie a sa banque. Le 7 avril 2025, Nangaa avait annoncé la reprise de la Caisse générale d’épargne du Congo, la CADECO, pour en faire une banque centrale parallèle dans les zones sous contrôle rebelle. Le même rapport onusien décrit un système financier de substitution, avec faux reçus fiscaux et administration prélevant l’impôt. Quand Nangaa dit que la conquête s’accomplira « par notre force », il décrit un appareil qui lève déjà des taxes, écoule des minerais et paie ses hommes. Le « miracle de Dieu » a une trésorerie.

Reste le mot que Nangaa ne prononce pas : Kigali. Le même Groupe d’experts est sans détour. Le Rwanda, écrit-il, « détermine les territoires à conquérir » de l’AFC/M23. Et un rapport onusien publié le 2 juillet ajoute une pièce congolaise à ce dispositif. La plateforme « Sauvons la RDC » de l’ancien président Joseph Kabila y a appelé à un « soulèvement populaire » dont les objectifs « correspondaient » à ceux de l’AFC/M23 ; Kabila s’est rendu à plusieurs reprises, depuis mai 2025, dans des zones tenues par la rébellion. Sa présence médiatisée, estiment les experts, semblait « destinée à occulter le rôle du Rwanda » en accréditant l’idée d’« un mouvement congolais répondant à un problème congolais ». Or le fief historique de Joseph Kabila, c’est le Katanga. En le nommant, Nangaa vise une province minière, un socle politique et un terrain d’ancrage pour la thèse du soulèvement intérieur.

C’est ici que le troisième destinataire entre en scène. Car cette parole tombe au pire moment pour Washington. L’administration Trump a fait de la crise congolaise un dossier à elle, avec sa méthode, la carotte et le bâton : elle a parrainé les Accords de Washington entre Kinshasa et Kigali, imposé des sanctions ciblées à l’armée rwandaise et à des raffineries d’or, accusé le Rwanda de complicité avec le M23. En annonçant qu’il marche sur cinq provinces, Nangaa signifie que ce cadre ne le concerne pas. Il l’avait dit le 18 juin : « Il devient illusoire de compter sur autrui dans la lutte de libération de notre peuple. » Fin juin, à propos du processus de Doha, il retournait même l’accusation : « Il est étonnant que l’AFC/M23, seule partie respectueuse des engagements, fasse l’objet de pressions et de sanctions, alors que Kinshasa n’a jamais été sanctionné, encore moins blâmé. »

Le pari a une logique, et elle tient à une ambiguïté américaine. Le 6 juillet, pour l’anniversaire de l’indépendance rwandaise, le secrétaire d’État Marco Rubio a réaffirmé le lien avec Kigali. « Nous partageons un intérêt commun pour la promotion de la prospérité et de la sécurité régionale », a-t-il déclaré, se disant prêt à « poursuivre la mise en œuvre des Accords de Washington ». Des sanctions d’une main, un cadre nucléaire civil signé en mai et une main tendue de l’autre : tant que Washington garde une main sur l’épaule du parrain désigné par l’ONU, sa paix a peu de dents. C’est cette faille que Nangaa exploite. Il parie que les traités dorment, et que la carte se redessine sur le terrain.

En face, Kinshasa tient une ligne tout aussi rigide, le retrait non négociable de l’AFC/M23 des territoires conquis, un seuil que le mouvement, maître de Goma et de Bukavu, n’a aucune intention de franchir. Deux récits de légitimité s’affrontent mot pour mot, pendant que les textes signés à Washington et à Doha restent lettre morte.

Un mot sur ce qui ne peut être tenu pour acquis. La prise de Point Zéro comme l’avancée annoncée relèvent de la parole d’une partie au conflit, non vérifiée à ce stade ; les bilans avancés dans ces zones, dont une attaque de drone qui aurait fait au moins dix-huit morts à Mulima, émanent de sources locales. En revanche, le contrôle minier, la finance parallèle et le rôle attribué à Kigali et à Kabila reposent sur des rapports du Groupe d’experts des Nations unies, sources indépendantes des belligérants.

Reste la phrase, et ce qu’elle annonce. En janvier, Nangaa n’avait pas dit ce qu’il ferait lorsque son ultimatum expirerait. Il n’en avait pas eu besoin. Cette fois, il a donné la carte, désigné l’arbitre qu’il compte ignorer, et laissé deviner ses appuis. Le mouvement a déjà montré, deux fois en six mois, ce que recouvre le mot « libération ». Washington, lui, n’a pas encore montré ce que vaut sa signature.

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B
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