Ituri : 4,6 millions de dollars pour le paludisme, débloqués pour accélérer le tri des cas suspects d’Ebola
Le 14 août à Bunia, l'Institut national de santé publique a lancé, par son Centre d'opérations d'urgence de santé publique et sous la présidence du gouverneur militaire de l'Ituri, une administration massive de médicaments antipaludiques.
Ituri : 4,6 millions de dollars pour le paludisme, débloqués pour accélérer le tri des cas suspects d’Ebola
AFP
Le 14 août à Bunia, l’Institut national de santé publique a lancé, par son Centre d’opérations d’urgence de santé publique et sous la présidence du gouverneur militaire de l’Ituri, une administration massive de médicaments antipaludiques. Quatre zones de santé sont couvertes dans cette première phase, Bunia, Nyankunde, Mongbwalu et Rwampara, pour plus d’un million de personnes en quatre jours.
L’opération est présentée par la riposte comme une composante de la lutte contre Ebola. Le chargé de la communication de la riposte, Delvin Waissala, l’a formulé le lendemain devant Radio Okapi : « Pour le moment, c’est une réponse à la maladie à virus Ebola. Parmi les signes de cette maladie, il y a la fièvre. En administrant ces médicaments, il y a donc plus de chances de réduire le nombre de personnes qui souffrent du paludisme. Et en réduisant les cas de fièvre, on réduit aussi la pression au niveau des structures sanitaires. »
Le Fonds mondial a approuvé le 16 juillet une enveloppe d’urgence de 4,6 millions de dollars pour quatre zones de santé de l’Ituri, en deux phases, l’administration massive de médicaments puis un second tour assorti de plus d’un demi-million de moustiquaires imprégnées et d’environ 400 000 répulsifs spatiaux. Son communiqué, en anglais, indique que « ce financement d’urgence appuiera la prévention du paludisme dans quatre zones de santé de la province de l’Ituri, l’une des zones les plus durement touchées par l’épidémie d’Ebola ». Le chef de la gestion des subventions de l’institution, Mark Edington, y ajoute que réduire les cas de paludisme aide les soignants à distinguer plus vite les cas suspects d’Ebola. Le même communiqué rappelle que l’expérience des épidémies précédentes montre qu’une interruption de la prévention et du traitement du paludisme provoque de fortes hausses de la morbidité et de la mortalité palustres, « tuant parfois plus de gens qu’Ebola ».
L’enveloppe s’ajoute à un socle existant. Les subventions ordinaires du Fonds mondial pour le paludisme ont été maintenues pendant l’épidémie, une première dotation d’urgence de 8,2 millions de dollars, dont 6,4 millions pour la RDC, était déjà allée à la riposte Ebola, et l’organisation Sanru fait fonctionner 903 sites de soins communautaires offrant gratuitement la prise en charge du paludisme dans les trente-six zones de santé de la province.
Des premiers signes communs, fièvre, céphalées et douleurs musculaires
La difficulté de distinction est établie par l’Organisation mondiale de la santé. « Distinguer la maladie à virus Bundibugyo des autres fièvres endémiques telles que le paludisme est difficile sans confirmation de laboratoire par PCR ou par test antigénique ou sérologique », écrit-elle en anglais dans son bulletin du 14 août. Un épidémiologiste de l’Université de Bunia, le docteur Lomoyo, décrivait le tableau devant l’Agence congolaise de presse le 18 août : « Sur le plan clinique, le paludisme se présente généralement sous une forme simple ou une forme grave. Dans la forme simple, le malade peut notamment présenter une fièvre, des céphalées, des douleurs musculaires, des nausées et une fatigue générale. »
L’effet de cette confusion sur le recours aux soins est chiffré. L’UNICEF a publié le 6 août une analyse fondée sur les données de routine DHIS2 des trente-six zones de santé de l’Ituri, pour la période d’avril à juin 2026. Le recours aux services de santé essentiels y recule de 42 % dans quatre foyers de l’épidémie, Bunia, Mongbwalu, Nizi et Rwampara, et de 12,6 % à l’échelle de la province, passant de 140 921 à 123 142 contacts. La vaccination antirougeoleuse en première dose chute de 69 % à Mongbwalu. Les accouchements assistés en structure reculent de 13 % en province, de 70 % à Nizi, de 38 % à Bunia et de 30 % à Rwampara. Aucune baisse saisonnière comparable n’avait été observée sur la même période en 2025.
Le représentant de l’UNICEF en RDC, John Agbor, décrit les conséquences de cette désorganisation sur le paludisme : « L’épidémie d’Ebola perturbe gravement l’ensemble du système de santé, avec des conséquences inévitables sur les cas de paludisme, de diarrhée et d’autres maladies traitables qui sont les premières causes de mortalité infantile », déclare-t-il en anglais.
Les habitants en donnent la version directe. Un tenancier de boutique du marché du quartier Hoho, à Bunia, Laurent Kisembo, expliquait le 5 juin à l’Agence congolaise de presse pourquoi il avait renoncé à se faire soigner : « Je souffrais d’un paludisme depuis plusieurs jours, mais j’avais peur d’aller à l’hôpital. Les gens parlent beaucoup d’Ebola et certains pensent que toute personne qui se rend dans un centre de traitement est déjà contaminée. »
La coordination de la riposte fait le même constat dans ses propres documents. Le rapport de situation du Centre d’opérations d’urgence de santé publique arrêté au 4 août classe la « Continuité des services essentiels (CEHS) compromise » parmi ses dix défis prioritaires, avec pour impact déclaré une « Augmentation de la mortalité indirecte (non-Ebola) ». Le même rapport recense 182 unités de triage fonctionnelles sur 1 170, soit 15 %.
239 cas de paludisme pour 1 000 habitants en Ituri en 2023
Le rapport annuel du Programme national de lutte contre le paludisme situe l’incidence provinciale à 239 cas pour 1 000 habitants en 2023, contre 235 en 2022, et la mortalité hospitalière à 33 décès pour 100 000 habitants, contre 22 l’année précédente. Le rapport d’activité du programme pour l’Ituri donnait, en 2022, 1 492 205 cas dans la province, dont 1 187 033 de forme simple et 305 172 de forme grave, avec 615 700 cas chez les enfants de moins de cinq ans. Le coordonnateur provincial du programme, Roger Lonema Vajeru, faisait état en mai 2023 de 725 décès dus au paludisme en Ituri, dont 517 chez des enfants de moins de cinq ans, soit 71,3 %. La division provinciale de la santé avançait la même année un ordre de grandeur supérieur, au-delà d’un millier de décès. Pour le premier semestre 2026, cette même division fait état d’une centaine de décès liés au paludisme.
Sur la même province, l’épidémie de maladie à virus Bundibugyo déclarée le 15 mai comptait, au 16 août, 1 878 décès confirmés selon le rapport hebdomadaire du bureau régional de l’Organisation mondiale de la santé pour l’Afrique, soit 79 % des 2 378 décès enregistrés dans le pays, pour 5 021 cas confirmés au niveau national et une létalité de 47,4 %. Les deux comptages ne se lisent pas de la même façon : le paludisme tue à domicile et hors registre, quand Ebola dispose d’un dispositif de prélèvement post-mortem qui capte une part des décès communautaires. Le rapport de situation du 4 août classe d’ailleurs la réticence aux prélèvements post-mortem au premier rang de ses défis.
Les montants engagés depuis mai relèvent de périmètres distincts. Les 4,6 millions de dollars du Fonds mondial couvrent quatre des trente-six zones de santé de l’Ituri, en deux phases. Le plan continental de riposte à Ebola lancé le 5 juin par l’Organisation mondiale de la santé et Africa CDC porte sur 518 millions de dollars pour six mois, en RDC, en Ouganda et dans dix pays de préparation. La réunion d’urgence de haut niveau de l’Union africaine du 17 juin, convoquée à Bujumbura, a recueilli 910 millions de dollars de promesses pour la riposte en RDC et en Ouganda, dont 80 millions engagés par les États membres africains ; ces promesses ne sont pas des décaissements. Le Fonds central pour les interventions d’urgence des Nations unies a alloué 54,5 millions de dollars, une première tranche de 24 millions pour la RDC et quatre pays voisins, puis 30,5 millions annoncés le 14 août. L’appel de six mois de l’UNICEF, révisé pour passer de 21 à 51 zones de santé affectées ou à risque, s’élève à 113,45 millions de dollars, dont 23,5 millions mobilisés.
Une riposte elle-même à court d’argent
La riposte Ebola n’est pas financée pour autant. Le coordonnateur de l’ONG Alima, Albert Tsiula, décrivait le 18 août devant l’Agence congolaise de presse ce qui bloque : « Il y a un contexte sécuritaire qui ne permet pas la mobilité des personnels ni le contrôle de l’épidémie. La lenteur dans la libération des fonds annoncés pour que la réponse monte en puissance constitue également un défi. » Au 9 août, 155 soignants avaient été infectés depuis le début de l’épidémie, dont 45 sont morts. Des grèves pour arriérés de primes ont interrompu la prise en charge à Bunia et à Rwampara en juillet, puis à Nizi et à Kasenyi le 12 août.
La campagne, elle, bénéficie à la population qui la reçoit, quel qu’en soit le motif. Un responsable religieux de l’Ituri, le révérend Banga Beshing, en donnait la lecture devant Radio Okapi le 15 août : « Beaucoup de personnes sont allées à l’hôpital à cause du paludisme, où elles ont été contaminées. Alors, si nous prenons ces médicaments ici, cela peut aider nos populations à éviter des fièvres inutiles et les épargner aussi des déplacements vers l’hôpital pour des tests liés à Ebola. » Un gain antérieur est acquis depuis le 19 juin : ce jour-là, le ministre de la Santé publique a décrété la gratuité des soins dans toute l’Ituri pour la durée de l’épidémie, soins primaires et paludisme compris, et doublé les primes des prestataires.
Le déséquilibre observé en Ituri est aussi la forme locale d’un déséquilibre mondial. Le rapport 2025 de l’Organisation mondiale de la santé sur le paludisme chiffre les investissements mondiaux de lutte à 3,9 milliards de dollars en 2024, pour une cible de 9,3 milliards fixée à l’horizon 2025, soit 42 % de la cible atteinte, et rappelle que la région africaine concentre 94 % des cas et 95 % des décès, dont 75 % chez les enfants de moins de cinq ans.
Une seconde phase est prévue par le Fonds mondial, avec un nouveau tour d’administration de médicaments, plus d’un demi-million de moustiquaires imprégnées et environ 400 000 répulsifs spatiaux.
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