Jeux d’argent : un milliard de chiffre d’affaires, un million pour l’État
L’État demande 7 416,2 milliards de francs congolais à la DGRAD en 2027, soit 38 % de plus qu’au collectif de juin. Le secteur des jeux, qui a produit près d’un milliard de dollars de chiffre d’affaires en 2024 pour un million versé au Trésor, est l’un des gisements visés.
Doudou Fwamba Likunde, Ministre congolais des Finances.
Photo : tiers
AFP
Le tableau des recettes que le ministère du Budget a mis en ligne le 15 août pour l’exercice 2027 assigne 7 416,2 milliards de francs congolais à la Direction générale des recettes administratives, judiciaires, domaniales et de participations. Le collectif budgétaire de juin lui en demandait 5 374,0. L’écart est de 38 %, la plus forte progression exigée d’une administration financière dans ce budget. Les jeux d’argent et de hasard sont l’un des gisements que l’État compte y faire entrer.
La mesure de l’écart entre ce que le secteur produit et ce qu’il verse est publique depuis un an. Réunissant ses services le 23 septembre 2025 sur la réforme du secteur, le ministre des Finances chiffrait le chiffre d’affaires des jeux en RDC pour l’année 2024 à près d’un milliard de dollars, et ce qui en était revenu à l’État à un million de dollars. Un pour mille.
Deux taxes, une annexe, et une compétence longtemps disputée
La chaîne des textes est courte et elle est fiscale avant d’être sectorielle. La loi de finances n° 23/056 du 10 décembre 2023, pour l’exercice 2024, a versé deux recettes liées aux jeux dans l’annexe V, celle du ministère des Finances : la taxe sur l’autorisation d’exploitation d’une entreprise de jeux de hasard ou d’une loterie, et la taxe ad valorem sur les gains des joueurs de jeux de hasard, loteries, concours de pronostics ou paris et activités similaires, y compris lorsqu’ils sont exploités par voie de télécommunication. Les lois de finances suivantes ont reconduit ces dispositions.
L’ordonnance n° 25/293 du 15 décembre 2025 fixant les attributions des ministères a ensuite confié au ministère des Finances l’enregistrement des opérateurs et la régulation du secteur. C’est sur ce fondement que le directeur de cabinet du ministre des Finances, Alain Malata Kafunda, a signé le 27 août 2026 le communiqué qui rappelle aux sociétés de paris sportifs, casinos, loteries et organisateurs de concours de pronostics que leur enregistrement relève de ce seul ministère, et qui met en garde contre les autorisations délivrées en dehors de ce cadre.
Le texte de fond, lui, n’est toujours pas en vigueur. Le projet de loi encadrant les jeux d’argent et de hasard a été adopté en conseil des ministres en avril 2025. Il était encore décrit comme « en examen au Parlement » en décembre 2025. Le 12 février 2026, le député Willy Mishiki a déposé une proposition de loi distincte sur le même objet. Dix-sept mois après son adoption en conseil des ministres, le projet du gouvernement n’a pas été promulgué.
Un rappel fiscal en mars, une plateforme en mai
Dans l’intervalle, le ministère des Finances a agi par communiqués. Celui du 5 mars 2026 a fixé aux opérateurs une date limite de mise en conformité au 31 mars, sur les deux taxes transférées, sous peine d’amendes et de suspension d’autorisation. Il a été diversement reçu dans le secteur, entre opérateurs redoutant les tracasseries et opérateurs y voyant une normalisation attendue.
Le 30 mai, à Kinshasa, le ministère a présenté l’outil de contrôle. « Nous sommes en train d’intégrer une plateforme de monitoring qui permettra de contrôler les opérations et les activités des opérateurs de jeux », a expliqué Didier Bobwa, responsable des systèmes d’information et du suivi des opérations de jeux au ministère des Finances. Il a énuméré les risques que la surveillance vise : l’endettement, l’addiction, la participation des mineurs et le blanchiment. « Certaines personnes peuvent perdre toutes leurs économies, d’autres utiliser les jeux pour blanchir de l’argent obtenu illicitement », a-t-il ajouté. Dieudonné Ntumba, coordonnateur de la Cellule de surveillance des jeux d’argent, a appelé le même jour à une collaboration étroite entre l’État et les opérateurs, au nom de l’équité de la concurrence et de la lutte contre la criminalité financière.
Le dossier tient aussi à la sortie de la liste grise
La régulation des jeux n’est pas seulement un sujet de rendement. Elle est adossée à l’agenda de sortie de la RDC de la liste grise du Groupe d’action financière. Le ministère des Finances a annoncé en janvier 2026 que le pays était en passe d’intégrer le Groupe anti-blanchiment d’Afrique orientale et australe pour sceller cette sortie, puis a évalué en juin la mise en œuvre de son plan de lutte contre le blanchiment des capitaux. Du 5 au 10 juillet, à Bakou, la cellule de renseignement financier congolaise a été admise au Groupe Egmont, qui compte désormais 186 membres.
Le secteur des jeux figure parmi ceux que les standards internationaux classent comme exposés. Un marché estimé à près d’un milliard de dollars de chiffre d’affaires, opéré pour partie en ligne, sans loi-cadre en vigueur et sans registre unique des opérateurs, est précisément la configuration que ces standards demandent de fermer.
Ce que 7 416 milliards supposent
Les jeux ne sont qu’une part des recettes non fiscales, qui vont des redevances domaniales aux dividendes du portefeuille et aux amendes judiciaires. Mais la trajectoire assignée à la DGRAD pour 2027 est la plus tendue du tableau. En 2025, l’administration avait réalisé 4 414,9 milliards de francs congolais, soit 97,9 % de sa programmation, avec une progression de 6,0 % sur 2024. Il lui est demandé, pour 2027, de passer à 7 416,2 milliards.
Le vice-Premier ministre chargé du Budget, Adolphe Muzito, a ouvert le 19 août la série d’arbitrages consacrés aux prévisions de recettes, en recevant tour à tour les ministres des Mines, des Transports, de l’Environnement et des Postes et Télécommunications ainsi que les représentants du Portefeuille. Sa formule, prononcée à propos du contrôle minier, décrit la condition commune à toutes ces lignes : « Il faut une forte présence sur le terrain, il faut un Inspectorat général des mines qui soit bien outillé, une administration qui soit bien outillée, et tout cela demande de déployer du personnel sur le terrain, de les équiper, de les motiver, afin qu’ils fassent du bon travail et qu’ils puissent arrêter cette hémorragie. »
Les moyens de cette présence sont eux-mêmes budgétés. À fin avril 2026, la rétrocession aux administrations financières, qui finance leur fonctionnement, avait été exécutée à 47 % de la prévision, soit 284,9 milliards de francs congolais, dont 54,5 % pour la DGRAD.