Passeport léopard (11/12) : ceux qu’on a manqués, la génération partie sous d’autres drapeaux
Lukaku, Tielemans, Konsa, Zakaria, Mateta… onze fils du Congo au Mondial 2026 sous six autres drapeaux. Anatomie d’un gâchis qui a fini par forcer la RDC à changer de méthode.
Avant la vague des « oui », il y a eu le long silence des « non ». Une génération entière de fils du Congo a grandi en Europe, a percé au plus haut niveau, et a choisi un autre maillot que celui des Léopards. Le Mondial 2026 en a offert la démonstration cruelle : onze joueurs d’origine congolaise y ont disputé la compétition sous six autres sélections. Six drapeaux, pas un seul léopard.
Un onze que la RDC n’a jamais pu aligner
La liste donne le vertige. Romelu Lukaku, meilleur buteur de l’histoire de la Belgique, fils de Roger Lukaku, international zaïrois. Youri Tielemans, capitaine des Diables. Ezri Konsa, titularisé par l’Angleterre. Denis Zakaria, capitaine de l’AS Monaco passé par la Suisse. Jean-Philippe Mateta, appelé par la France. À eux s’ajoutent Koni De Winter, Nathan Ngoy, Johan Manzambi, Dodi Lukebakio, Ken Sema et Moïse Bombito. Un onze que la RDC n’a jamais pu aligner, et qui aurait pu bousculer n’importe quel adversaire.
Leurs mots disent la distance qui s’était installée. « Je parle lingala, mais je ne suis jamais allé au Congo », résumait Jean-Philippe Mateta pour expliquer, sans regret affiché, son choix de la France. Chez d’autres, l’héritage était pourtant revendiqué. « Mon père est congolais, ma mère sud-soudanaise », rappelait Denis Zakaria. « Mon père vient de la RD Congo, ma mère est angolaise », disait Ezri Konsa. Des racines assumées, mais un maillot pris ailleurs : le sang d’un côté, le drapeau de l’autre.
À ce onze du Mondial s’ajoutent d’autres pertes récentes. Pierre Kalulu, défenseur de la Juventus, a débuté en équipe de France A en juin 2025, se verrouillant définitivement. Randal Kolo Muani, né de parents kinois, est lui aussi passé par les Bleus. Autant de portes qui se sont refermées faute d’avoir été poussées à temps.
La faute d’un pays qui attendait qu’on vienne à lui
Car c’est bien là que le bât a blessé. Longtemps, quand la Belgique, la France ou l’Angleterre repéraient ces enfants de la diaspora dès les catégories de jeunes, les sélectionnaient, les habillaient de leurs couleurs et leur traçaient un chemin vers l’équipe A, la Fédération congolaise, elle, se contentait d’attendre passivement qu’ils viennent frapper à sa porte. Ils ne sont pas venus. Faute d’un repérage précoce et d’un projet lisible, le maillot congolais est resté, pour beaucoup, un plan lointain, quand le verrou de la FIFA refermait un à un les dossiers.
BETO a raconté chacune de ces trajectoires dans une série consacrée à ces autres Léopards du Mondial, de Dodi Lukebakio à Koni De Winter. Mises bout à bout, elles forment l’inventaire d’un gâchis : celui d’un pays qui exportait ses talents sans savoir les retenir.
Le moteur de la méthode d’aujourd’hui
Ce constat n’est pas qu’un regret. Il est le moteur de la stratégie actuelle. Si la RDC va aujourd’hui chercher ses binationaux tôt, dans les académies et les sélections de jeunes, c’est précisément parce qu’elle a vu partir Lukaku, Tielemans et les autres. La génération manquée a servi de leçon : on ne récupère pas un joueur déjà habillé aux couleurs d’une grande nation, on l’attache avant.
Les « oui » d’aujourd’hui sont la réponse, tardive mais lucide, aux « non » d’hier. La RDC ne rejouera pas le Mondial 2026 avec Lukaku ni Zakaria. Mais elle peut faire en sorte que la prochaine génération de fils du Congo n’ait plus, pour porter le maillot des Léopards, à renoncer d’abord à celui d’un autre pays.
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