Passeports tamponnés, mwami déchus, magistrats recrutés : l’AFC/M23 et le Rwanda jouent à l’État dans l’Est de la RDC
Passeports tamponnés, mwami déchus, 378 magistrats recrutés, cadastre rouvert : le rapport de l'ONU décrit l'État parallèle bâti par l'AFC/M23 dans l'Est.
Leader of Alliance Fleuve Congo (AFC), Corneille Nangaa (C), a political-military movement of rebel groups including the M23 group, shakes hands with passengers in a public service taxi as he is received with jubilation by residents during a clean up excercise of the city of Goma on February 1, 2025. The Rwandan-backed M23 group was pushing south in mineral-rich eastern DR Congo as the United Nations warned the escalating conflict had killed at least 700 people in less than a week. The M23 took vital eastern trade hub Goma after intense fighting this week and has vowed to march all the way to the Democratic Republic of Congo capital. (Photo by Tony KARUMBA / AFP)
AFP
À Goma, un passeport congolais peut désormais recevoir un cachet qui n’est pas celui de la République. Depuis le début de 2025, l’AFC/M23 contrôle les entrées et les sorties des territoires qu’elle tient, appose ses tampons et délivre ses propres visas. Le rapport à mi-parcours du Groupe d’experts de l’ONU, coté S/2025/858, résume la manœuvre en une formule : « L’AFC/M23 a cherché à se positionner comme une autorité de gouvernance de substitution à l’État congolais. »
La rébellion ne s’est pas arrêtée aux barrières. Elle s’est glissée dans les bureaux. Le rapport la décrit en train « d’apposer des tampons sur les passeports et de délivrer des visas », mais aussi d’ordonner aux universités de « rompre les liens avec Kinshasa ». Un pan entier de l’administration change de main, du poste-frontière à l’amphithéâtre.
À lire aussi : Le Groupe d'experts de l'ONU accuse l'AFC/M23 de bâtir un État parallèle par la terreur
Le foncier est le terrain le plus disputé. Selon l’annexe consacrée à l’usurpation des fonctions de l’État, le gouverneur du Nord-Kivu nommé par l’AFC/M23, Bahati Erasto, a autorisé le 19 juin la reprise du registre foncier et déployé une soixantaine de fonctionnaires par district, à Goma, Karisimbi, Nyiragongo, Rutshuru et Masisi. Qui contrôle le cadastre contrôle la propriété. En rouvrant les guichets à sa main, la rébellion se donne les moyens de redistribuer les terres.
La justice a suivi le même chemin. L’annexe judiciaire documente un concours de recrutement de magistrats organisé à Goma le 14 septembre, dont les résultats listent trois cent soixante-dix-huit candidats retenus. Kinshasa a répliqué sur le terrain du droit. Le 12 septembre, le Conseil supérieur de la magistrature de la République démocratique du Congo a déclaré que tous les actes judiciaires posés par l’AFC/M23 constituaient une violation de l’ordre constitutionnel congolais.
À lire aussi : Une banque centrale de rébellion : comment l'AFC/M23 a bâti sa finance parallèle
L’autorité coutumière n’a pas été épargnée. Le rapport relève la nomination illégale de nouveaux mwami aux chefferies de Bukumu, dans le territoire de Nyiragongo, et de Bashali, dans le territoire de Masisi, « en violation des procédures traditionnelles de succession ». Remplacer un chef coutumier, c’est déloger une légitimité enracinée depuis des générations et installer un pouvoir qui doit tout à l’occupant.
La sécurité intérieure complète l’édifice. Le 24 août, l’AFC/M23 a créé sa Police révolutionnaire congolaise, déployée à Goma et Bukavu. Le rapport lie ses opérations à « des détentions arbitraires et à la conscription forcée de garçons et d’hommes », preuve que cette administration de substitution repose d’abord sur la contrainte.
Derrière l’appareil, il y a un projet. Les dirigeants de la rébellion, note le rapport, affichent l’objectif de « gouverner une région autonome dans l’est de la République démocratique du Congo ». Tampons, cadastre, tribunaux, trônes coutumiers et police forment les pièces d’un même dessein, celui d’un État dans l’État. Le Groupe d’experts ne tranche pas la légalité de chaque acte. Il inventorie les rouages d’une administration parallèle, et en confie l’examen au Conseil de sécurité.
Le ciel de Goma sous brouillage : quand le Rwanda aveugle l’aviation civile en RDC
Cinq jours, trois convois, 1 798 Congolais : le transfert forcé vers le Rwanda que documente l’ONU