De médiatrices à muettes : ce qui est arrivé à la CENCO et à l’ECC
Une marche réprimée, un ancien chef de l’État à la tête d’un front armé, treize partis interdits. Depuis la mi-septembre, la CENCO et l’ECC n’ont pipé mot. Ce tandem qui portait le Pacte social et avait annoncé le dialogue s’est retiré du débat, cinq semaines plus tard.
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AFP
Pendant dix-huit mois, elles ont été au centre de tout. Elles ont porté le Pacte social pour la paix, sont allées voir Paul Kagame à Kigali, annoncé le dialogue national avant le gouvernement, négocié le report d’une marche. On ne pouvait pas raconter la crise congolaise sans elles.
Depuis cinq semaines, la CENCO et l’ECC n’ont rien publié. Leur dernière apparition commune dans l’actualité remonte à la mi-septembre. Sur le site de la Conférence épiscopale, la dernière mise en ligne date du 7 août.
Entre-temps, trois choses se sont produites dans le pays.
Cinq semaines, trois événements
Le 15 septembre, la Coalition Article 64 est descendue dans la rue à Kinshasa, Lubumbashi et Matadi. La mobilisation a été faible, mais le même droit a produit trois réponses différentes le même jour, un mort a été signalé à Limete par la Voix des sans voix, et la Commission nationale des droits de l’homme a mis en cause la police à Lubumbashi.
Le 12 octobre, à Goma, Joseph Kabila a pris la tête du Front pour la refondation de la nation, une coalition politico-militaire. Un ancien chef de l’État est passé du discours de paix à la tête d’un front armé en trois jours.
Le 15 octobre, le ministre de l’Intérieur a interdit les activités du PPRD et de douze autres partis politiques.
Sur ces trois faits, le gouvernement a parlé. L’UDPS a parlé. Des gouverneurs de province ont parlé. La Belgique a condamné. La LUCHA a critiqué. Les deux Églises qui pèsent le plus dans ce pays n’ont pas publié une ligne.
Ce ne sont pas des institutions silencieuses
Le silence surprend parce qu’il ne leur ressemble pas. Le 20 juin, les évêques ont publié un message disant non au changement de la Constitution. Le texte ne se contentait pas de donner un avis : il invitait le chef de l’État à respecter son serment, et la population à résister.
En juillet, la Conférence épiscopale jugeait qu’il n’y avait « ni la nécessité, ni l’urgence, ni l’opportunité » de réviser la loi fondamentale. En février 2025, les deux Églises prenaient l’avion pour Kigali. En mai 2025, elles présentaient le Pacte social pour la paix.
Elles étaient devenues l’acteur pivot de la crise, et le plus exposé. Des institutions qui ont pris ces risques-là ne se taisent pas par timidité.
Le jour où l’on a cessé de les nommer
La première explication est institutionnelle. L’allocution présidentielle du 27 août, qui a lancé le dialogue national, ne nomme pas une seule fois les Églises. Elles avaient annoncé ce dialogue le 17 juillet et l’avaient préparé pendant dix-huit mois.
Le 13 septembre, une ordonnance a donné au dialogue son organe, placé sous l’autorité de la présidence. La médiation que les Églises revendiquaient n’y figure pas.
Le 16 septembre, le Centre interdiocésain a accueilli un panel sur le dialogue, avec Patrick Muyaya, Martin Fayulu et Marie-Ange Mushobekwa. La CENCO recevait, elle n’organisait plus. Et les réponses des invités sur le convocateur, le lieu et la place de l’AFC/M23 ne se recouvraient pas.
De médiatrices, les Églises sont devenues hôtesses. Une institution qui a perdu son mandat parle moins, parce qu’elle ne sait plus au nom de quoi elle parlerait.
Le Pacte social et son signataire devenu encombrant
La deuxième explication est plus gênante. En mai 2025, Joseph Kabila avait publiquement salué l’initiative du Pacte social. C’était alors un atout : l’ancien président adoubait la démarche des Églises.
Le même homme a pris le 12 octobre la tête d’une coalition politico-militaire. Pour la CENCO et l’ECC, condamner le FRN, c’est revenir sur un édifice que leur soutien le plus voyant vient de disqualifier. Se taire coûte moins cher à court terme.
Cela ne fait d’elles les complices de personne. Cela les met devant un inconfort qu’aucun communiqué ne résoudra à moitié.
Deux Églises, deux lectures
La troisième explication tient à l’attelage lui-même. La CENCO et l’ECC ne disent pas la même chose sur l’article 220. L’une verrouille, l’autre nuance. Or c’est la question constitutionnelle qui traverse tout, de la loi référendaire au dialogue.
Un texte commun suppose un accord que les deux institutions n’ont pas sur le fond. Et le paysage religieux congolais n’est pas un bloc : des Églises de réveil soutiennent ouvertement le pouvoir sur la révision, quand les catholiques s’y opposent. Chaque prise de parole déplace des fidèles.
Ce que ce silence coûte
La CENCO et l’ECC ne sont pas une voix parmi d’autres. Elles forment le premier réseau non étatique du pays : des paroisses, des écoles, des hôpitaux, dans les 26 provinces et jusque dans les territoires occupés du Nord-Kivu et du Sud-Kivu.
C’est précisément à Goma, où le FRN a été proclamé, que leur parole porte là où celle de l’État ne porte plus. Un communiqué de Kinshasa n’y change rien. Une déclaration épiscopale, si.
Il faut distinguer : des évêques s’expriment dans leurs diocèses, des pasteurs en chaire. Ce qui manque, c’est le texte institutionnel, celui qui engage les deux conférences et que le pays attend depuis le 12 octobre.
La clarté qu’elles doivent au pays
En juin, les Églises ont jugé qu’une révision de la Constitution n’était ni nécessaire, ni urgente, ni opportune. Elles avaient le droit de le dire, et elles l’ont dit sans détour.
Un front politico-militaire qui annonce refonder la nation depuis une ville occupée s’attaque au même ordre constitutionnel, par un autre moyen, et un moyen armé. La même clarté est due.
Il ne s’agit pas de choisir un camp. Il s’agit de rappeler qu’entre un texte que l’on amende et un ordre que l’on renverse par les armes, il n’y a pas deux camps. La C64 a dû affronter cette question. Les Églises ne pourront pas l’éviter longtemps.
Christian Okende
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