Comment TikTok fabrique de nouvelles célébrités congolaises
Comment TikTok fabrique de nouvelles célébrités congolaises
AFP
En quelques secondes de vidéo, un inconnu de Kinshasa peut devenir une vedette suivie par des centaines de milliers de personnes. C’est la promesse, et la réalité, de TikTok en RDC, où l’application chinoise a rebattu les cartes de la célébrité, faisant émerger une génération de créateurs que ni la télévision ni la musique n’avaient consacrés. Humoristes, danseurs, cuisiniers, prédicateurs, ils incarnent une nouvelle économie de l’attention, aussi lucrative que fragile, et déjà dans le viseur des autorités.
Les figures de ce phénomène ont des noms. L’humoriste Herman Amisi, dit Daddy, dépassait le million trois cent mille abonnés selon un portrait du média Habari RDC début 2024, porté par un humour en français, sans insultes, et par un slogan devenu viral pendant la Coupe d’Afrique des nations. D’autres, comme l’humoriste Bogoku ou l’influenceuse Maria Ntumba, présentée par la presse congolaise comme l’une des plus suivies du pays, cumulent eux aussi des audiences considérables. Ces compteurs, qui évoluent sans cesse, disent une chose, une célébrité s’y bâtit désormais depuis un téléphone, hors des circuits traditionnels. La RDC compterait plusieurs millions d’utilisateurs de la plateforme, selon les données relayées par les analystes du numérique.
L’ironie, c’est que ces stars locales gagnent rarement leur vie directement de leurs vues. Le programme officiel de rémunération des créateurs de TikTok n’est pas disponible en Afrique centrale francophone, si bien qu’une vidéo à plusieurs millions de vues ne rapporte, en soi, presque rien. Les revenus viennent d’ailleurs, des cadeaux virtuels offerts par les spectateurs lors des directs, qui peuvent rapporter de cinquante à trois cents dollars par session pour les profils populaires, et surtout des partenariats de marques, opérateurs télécoms, brasseries ou cosmétiques, prêts à payer pour quelques vidéos. À cela s’ajoutent les contournements, la plateforme servant de vitrine pour vendre des vêtements, des plats ou des services. Mais les obstacles restent nombreux, du coût élevé des données mobiles à la difficulté de recevoir des paiements internationaux.
Au-delà de l’argent, TikTok agit comme une formidable caisse de résonance culturelle. Les contenus en lingala y génèrent un engagement supérieur, la rumba et le ndombolo y nourrissent des challenges de danse qui traversent les frontières, et les audiences congolaises se prolongent largement dans la diaspora et les pays voisins. La plateforme est devenue un vecteur du rayonnement culturel congolais, portant la langue, la musique et l’humour de Kinshasa jusqu’aux écrans du continent et d’ailleurs.
Ce succès a son revers, et il inquiète les autorités. Le Conseil supérieur de l’audiovisuel a lancé une campagne contre ce qu’il qualifie de délinquance et d’immoralité en ligne, imposant une charte aux influenceurs. Son président, Christian Bosembe, a présenté cette campagne comme « cruciale », « tel un traitement de choc face à une situation aussi grave ». La justice s’en est mêlée, l’influenceuse Maria Ntumba ayant été interpellée fin septembre 2024 et brièvement détenue pour atteinte aux bonnes mœurs, avant d’être libérée. Entre régulation légitime et tentation du contrôle, la frontière est mince.
Le débat a viré à l’affrontement quand le gouvernement a restreint l’accès à TikTok et à X, début février 2025, officiellement pour endiguer la désinformation liée à la guerre dans l’Est. Pour les créateurs, ce fut un coup dur. « Nous ne savons même pas ce que nous allons faire, notre travail est lié aux réseaux sociaux. Vous avez presque tout fermé », protestait Gédéon, un jeune entrepreneur de Kinshasa. Une utilisatrice, Vero Mikobi, résumait le sentiment de beaucoup, « on travaille dur la journée, le soir on peut se divertir. S’il y a des gens qui utilisent mal cette application, qu’on les sanctionne au lieu de priver tout le monde de ce droit ».
Derrière les danses et les sketchs se joue donc quelque chose de plus profond, l’émergence d’une jeunesse qui s’invente des métiers et une notoriété là où l’économie formelle lui offre peu. TikTok a fait de la débrouille congolaise un spectacle mondial, et de simples anonymes des marques ambulantes. Reste à savoir si l’État y verra une richesse à accompagner ou un désordre à mater. Car ces célébrités nées d’un téléphone ont beau régner sur les écrans, elles restent, dans un pays qui coupe l’application au moindre soubresaut, suspendues à la tolérance du pouvoir.