Ebola : à Mongbwalu, berceau de l’épidémie, un malade sur deux meurt
A Red Cross worker wearing personal protective equipment (PPE) gets disinfected after handling the body of an unidentified man who died of Ebola, as aid agencies intensify efforts to contain a new Ebola outbreak involving the Bundibugyo strain, in Quartier Shuni 1, a residential sector in Mongbwalu, Djugu Territory of Ituri province, Democratic Republic of Congo, May 24, 2026. REUTERS/Gradel Muyisa Mumbere
AFP
Le chiffre est dans un document public que peu de gens ouvrent, le bulletin de situation numéro 55 de l’Institut national de santé publique, arrêté au 8 juillet 2026. Zone de santé de Mongbwalu, territoire de Djugu, Ituri. Trois cent quinze cas confirmés, cent soixante-sept décès. Létalité, 53 %. Un malade sur deux y meurt, quand Bunia enregistre 29 % et Rwampara 21,6 %. C’est là, à soixante-dix kilomètres de Bunia, que la dix-septième épidémie d’Ebola congolaise a commencé le 15 mai. C’est là qu’elle tue le plus. Et c’est là que la riposte est arrivée en dernier.
L’idée reçue veut que le foyer soit Bunia. Les chiffres officiels disent autre chose. Sur les 1 792 cas confirmés et 625 décès recensés au 8 juillet à l’échelle nationale, l’Ituri en concentre 1 631, soit 91 %. Et dans l’Ituri, huit des douze zones de santé touchées se trouvent en territoire de Djugu, Mongbwalu, Nizi, Mangala, Lita, Bambu, Tchomia, Kilo et Drodro. Mangala affiche 53,5 % de létalité, Lita 39 %, Nizi 34,6 %, cette dernière étant, selon l’Institut national de santé publique, celle où « l’épidémie progresse actuellement plus rapidement que dans les autres zones ».
Le 21 mai, six jours après la déclaration officielle, le médecin chef de la zone de santé de Mongbwalu, Dhedja Dhenyo Ruben, décrivait déjà à Actualite.cd un dispositif dépassé. « Nous recevons plusieurs cas suspects chaque jour, mais les capacités d’accueil sont limitées. Certains malades restent malheureusement dans leurs familles alors qu’ils devraient être isolés rapidement. » Un habitant de la cité minière ajoutait, sous couvert d’anonymat, « nous vivons dans la peur chaque jour. Quand un membre de famille tombe malade et qu’il n’y a plus de place au centre, toute la maison est exposée ».
Deux mois plus tard, Médecins sans frontières y a ouvert un centre de traitement de 105 lits et en construit un second de 65. Le bilan de l’organisation dans ses propres murs, au 15 juillet, dit l’ampleur de la marche à rattraper. « À Mongbwalu, nous constatons chaque jour les conséquences mortelles de ces lacunes sur la population », déclare le docteur Ayokunnu Raji, responsable des programmes médicaux de MSF. « Au centre de traitement d’Ebola, nous continuons à voir arriver des patients dans un état critique, avec peu de chances de survie. Depuis que MSF a lancé ses interventions contre Ebola, nous avons soigné 57 survivants, mais plus de 110 patients sont décédés. »
Deux facteurs expliquent cette létalité, et il faut les distinguer. Le premier tient au virus. Cette épidémie est due à la souche Bundibugyo, contre laquelle il n’existe ni vaccin homologué ni traitement autorisé, à la différence de la souche Zaïre qui avait frappé le Nord-Kivu entre 2018 et 2020. Le second tient au moment où les malades arrivent, quand ils arrivent. Le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a livré la clé le 16 juillet à Genève. « Plus de 80 % de nouveaux cas sont détectés en dehors des listes de contacts connus. Environ deux tiers des décès surviennent au sein des communautés, parmi des personnes qui n’ont jamais accès aux soins dans un établissement de santé. » À Mongbwalu, mourir chez soi n’est pas l’exception, c’est la règle statistique.
Le virus n’a pas fermé le système de santé de Djugu. Il est arrivé dans un système déjà fermé.
Un rapport de MSF publié en mars 2025, un an avant l’épidémie, l’établissait pour la seule zone de santé de Drodro. Neuf des dix-neuf centres de santé qu’elle compte avaient subi des violences depuis 2020 et dû être délocalisés. Le centre d’Utcha replié sur le site de déplacés de Djangi. Kpalo, Dhedja et Kpanga transférés dans l’aire de santé de Bule. Tchatsikpa, Mulinga et Lomi détruits, leurs équipes recasées à Jina. Nyaudii et Retso vidés. Maze, intact mais abandonné faute d’habitants, son personnel replié sur Blukwa. La plateforme scientifique SSHAP, qui associe l’Institut Pasteur, recense de son côté plus de cent attaques contre des soignants en Ituri sur la seule année 2025, et chiffre la préparation à la prévention des infections à 34 % à l’hôpital général de Mongbwalu, et à moins de 7 % dans les autres structures.
Autour, le territoire s’est vidé. L’Ituri comptait 999 000 déplacés internes au 31 mai, selon le bureau de la coordination humanitaire des Nations unies. Le site de la plaine Savo, à Fataki, en concentre à lui seul plus de soixante-seize mille selon leurs porte-parole. Les écoles ont suivi, la rentrée d’après-Pâques du 13 avril n’ayant pas eu lieu dans des dizaines d’établissements autour de Bule et de Fataki. Les milices, elles, n’ont pas désarmé, la CODECO restant citée dans les tueries de Bassa et de Mayalibo fin avril, aux côtés d’un acteur plus récent, la Convention pour la révolution populaire de Thomas Lubanga, active autour de Bule.
C’est dans ce paysage que des chefs coutumiers du groupement de Limani ont alerté, le 15 juillet, sur la fermeture de neuf postes de santé sur les douze que compterait l’aire de santé Héritage. Le chef de secteur des Walendu Djatsi, Justin Gudza Kiza, évoque « une situation grave » ayant « déjà occasionné la mort de plus d’une centaine de personnes ». Radio Okapi, qui rapporte l’alerte, précise elle-même que ce bilan n’est pas confirmé par les autorités sanitaires. Il ne l’était toujours pas au moment de publier, et l’aire de santé Héritage n’apparaît dans aucun bulletin officiel consultable. Les mêmes chefs relèvent que dans les secteurs de Djatsi et Pitsi, « une frange importante de la communauté continue de rejeter les mesures de prévention ».
Cette défiance a un traducteur chiffré. En Ituri, le taux d’investigation des alertes plafonne à 54,1 %, contre 92,5 % au Nord-Kivu, et le suivi des contacts atteint 76,1 % pour une cible de 95 %. Trois zones de santé de Djugu, Rethy, Linga et Jiba, ne déclarent aucun cas. Reste à savoir si le virus les a épargnées ou si personne n’y regarde.
Pendant ce temps, l’attention et l’argent se concentrent ailleurs. La grève des prestataires impayés, qui a paralysé la riposte début juillet, concerne Bunia et Rwampara, pas Djugu. Le docteur Isaac Mungenyi, responsable du centre de traitement de Rwampara, en a donné l’échelle. « Pour la prise en charge seule, nous sommes 148 agents. D’autres prestataires, notamment ceux de la surveillance et d’autres piliers, n’étaient pas payés. Près de 90 % des prestataires engagés dans la riposte dans ces deux zones de santé étaient concernés. » Le déficit de financement de la riposte atteint 20 millions de dollars, et vingt centres d’isolement manquent. Sept cent soixante-quatre malades occupent 95,3 % des lits disponibles. Cent douze soignants ont été contaminés, trente-cinq sont morts.
La coordination de la riposte à Bunia n’a pas donné suite aux demandes d’interview de Radio Okapi le 14 juillet. La division provinciale de la santé de l’Ituri n’a pas publié la carte des aires de santé de Limani. Tant que ces documents restent dans un tiroir, la seule chose vérifiable à Mongbwalu est le rapport entre deux colonnes du bulletin quotidien, celle des cas et celle des morts. Trois cent quinze contre cent soixante-sept.
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