À l’Est de la RDC, la guerre que l’on compte et celle que l’on ne compte pas
En mai 2026, les attaques attribuées aux ADF ont tué au moins 149 civils dans la seule province de l'Ituri — autant que les quatre premiers mois réunis, selon ACLED. Dans les Kivus tenus par l'AFC/M23, le nombre de civils tués par territoire n'apparaît dans aucune donnée publique. Deux guerres, et deux façons de les mesurer.
Illustration d'un groupe d'enfants de la province du Nord-Kivu souffrant de la malnutrition—crédito photo: UN
AFP
Dans la nuit du 6 au 7 mai 2026, des hommes armés sont entrés dans le groupement de Babila-Bakaiko, à une quarantaine de kilomètres à l’ouest d’Oicha, dans le territoire de Beni. Au matin, la société civile locale comptait au moins vingt-six morts. La morgue d’Oicha, elle, recevait dix-neuf corps. L’attaque a été attribuée aux ADF, ces combattants d’origine ougandaise affiliés à l’État islamique. Elle n’a pas occupé longtemps l’actualité : en Ituri et dans le nord du Nord-Kivu, mai 2026 a été un mois de massacres en série.

Les chiffres le disent sèchement. Sur le seul mois de mai, les ADF ont tué au moins 149 civils dans la province de l’Ituri, selon le centre de données ACLED — autant que de janvier à avril réunis. C’est, pour cette province, le mois le plus meurtrier depuis mai 2022. Derrière ce total, une succession d’attaques que l’on peut dater une à une : 25 morts à Bwanasura, dans l’Irumu, le 25 janvier ; une cinquantaine à Muchacha et Babesua (Mambasa) à la mi-mars, selon la société civile ; 32 à Bafwakoa début avril ; puis, en mai, Biakato, Makumo, Ntombilo, Alima — neuf, quinze, dix-sept civils à chaque fois. Entre les massacres, les enlèvements : plus de 300 personnes emmenées en quarante-huit heures sur l’axe Mambasa–Komanda, les 28 et 29 mars. Pour le seul secteur de Mandima, 198 civils ont été tués en mai, selon un décompte d’OCHA que BETO a rapporté.
« Nous appelons les populations à être toujours vigilantes, parce que l’ennemi reste dans la zone et circule librement », alertait le 20 mai Ram’s Malikidogo, défenseur des droits de l’homme à Mambasa, au lendemain d’une attaque. « L’heure est grave. »
Ce que ces bilans ont en commun, c’est qu’ils existent. On connaît le lieu, la date, le nombre minimal de morts, et la source qui le porte. En Ituri, les massacres sont relevés par OCHA, recensés par ACLED, rapportés par Radio Okapi et la société civile locale. Cette guerre-là se compte. Une autre, non.
Depuis la prise de Goma en janvier 2025, puis de Bukavu et d’Uvira, l’AFC/M23 — soutenu par l’armée rwandaise, selon l’ONU et Human Rights Watch — administre de larges pans des deux Kivus. Dans ces territoires occupés, le comptage indépendant des victimes s’est tari. Les agences humanitaires accèdent mal au terrain. Les bilans, quand ils circulent, émanent souvent d’une partie au conflit. Le résultat tient en une phrase : pour le Nord-Kivu et le Sud-Kivu, aucune source publique ne fournit, pour 2026, de cumul de civils tués par territoire. On trouve des fragments — un collectif de jeunes de Rutshuru affirme que 213 civils ont été tués à Bwito depuis janvier, une ONG documente des arrestations et des exécutions à Masisi — mais ce sont des signaux isolés, pas un décompte.
Le plus solide vient d’une enquête extérieure. Dans un rapport publié le 14 mai 2026, Human Rights Watch a documenté, pour la seule ville d’Uvira, des dizaines d’exécutions sommaires d’hommes et de garçons — 53 selon la version anglaise du rapport, 62 dans sa version française — commises pendant l’occupation par l’AFC/M23 et les forces rwandaises, entre décembre 2025 et le retrait du 17 janvier. Les autorités congolaises, elles, ont évoqué plus de 171 corps retrouvés dans deux fosses communes — un chiffre émanant d’une partie au conflit, non vérifié de façon indépendante, que l’on cite donc au conditionnel. Ailleurs, OCHA a relevé douze déplacés tués sur un site minier de Walungu début mars, six civils à Bibatama, dans le Kalehe, quelques jours plus tard. C’est tout, ou presque.
Cette pénurie de données n’est pas seulement le fait de la guerre : elle est aussi celui d’une aide humanitaire à bout de souffle. « La combinaison de besoins immenses et de ressources limitées nous impose des choix extrêmement difficiles, parfois impossibles », déclarait fin janvier Bruno Lemarquis, coordonnateur humanitaire de l’ONU en RDC. Moins de présence sur le terrain, c’est aussi moins d’yeux pour compter.
C’est cette asymétrie qui interdit, pour l’instant, la carte que l’on voudrait dresser : un taux de civils tués pour 100 000 habitants, territoire par territoire, qui mettrait Mambasa et Masisi sur la même échelle. Le dénominateur existe — les populations de chaque territoire sont connues, même approximativement. C’est le numérateur qui manque d’un côté de la ligne de front. Normaliser la seule moitié documentée donnerait une carte fausse : elle peindrait l’Ituri en rouge et les Kivus en blanc, comme si l’on y mourait moins, quand on y meurt surtout à l’abri des regards. BETO s’y refuse tant que la donnée manque.
Reste ce que l’on peut tenir : une chronologie de massacres datés en Ituri, et, dans les Kivus, un vide que seules des enquêtes de terrain viennent par moments combler. À l’Est, le conflit complique tout, jusqu’à la riposte contre l’épidémie d’Ebola déclarée en mai. Compter les morts n’est pas une affaire de statisticien : c’est la première reconnaissance due aux victimes. Là où le compte s’arrête, BETO continuera de chercher le chiffre — et la source qui le porte.
Comment nous avons fait
Sources. Bilans ADF en Ituri et à Beni : ACLED (Africa Overview, mai et juin 2026) pour le total mensuel ; Radio Okapi pour les massacres datés ; OCHA (rapports de situation Ituri) pour les bilans de zone. Côté AFC/M23 : Human Rights Watch (rapport du 14 mai 2026 sur Uvira) et OCHA (rapport Sud-Kivu, 21 avril 2026). Contexte : Kivu Security Tracker / Ebuteli. Populations par territoire : HDX/OCHA (projections base 2020). Données arrêtées au 20 juin 2026.
Définitions et choix. Les bilans affichés sont des minima rapportés (« au moins »). Nous distinguons deux dynamiques — les ADF (Ituri, Beni) et l’AFC/M23 appuyé par l’armée rwandaise (Kivus) — que nous n’additionnons jamais : acteurs, zones et compteurs y sont différents. Le total mensuel ACLED (≥149 en mai) englobe plusieurs des massacres listés : il ne s’ajoute pas à eux.
Pourquoi pas de taux pour 100 000 habitants. Une carte normalisée exige un numérateur homogène sur toute la zone. Il existe côté ADF/Ituri, il manque côté AFC/M23, où les territoires occupés échappent au comptage humanitaire indépendant. Normaliser un seul côté produirait une carte trompeuse. Nous ne publierons ce taux qu’après extraction d’un jeu de données homogène (ACLED, niveau territoire, par acteur).
Limites. Les compteurs ne sont pas homogènes : ACLED, OCHA, médias et collectifs ne mesurent pas la même chose, d’où l’absence de total national. Les bilans « société civile » dépassent souvent les décomptes de morgue (19 corps reçus à Oicha sur 26 annoncés). Les chiffres émanant d’un belligérant sont signalés et cités au conditionnel. La zone est le théâtre d’une guerre informationnelle intense entre Kinshasa et Kigali : nous attribuons chaque chiffre à sa source.
Vérification & IA. Chiffres recoupés entre plusieurs sources et reconduits chacun à une source nommée. Un outil d’IA a aidé à la compilation et à la mise en forme ; chaque donnée a été re-vérifiée par la rédaction. Une erreur ? Écrivez-nous : correction visible et datée.
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