Géopolitique Avant le vote, l’élimination : comment Kagame écarte ses adversaires, de Rwigara à la loi du 25 mai

Avant le vote, l’élimination : comment Kagame écarte ses adversaires, de Rwigara à la loi du 25 mai

Une nouvelle loi confie à Paul Kagame le pouvoir de fixer, seul, qui élit les dirigeants locaux. Ce n'est qu'un maillon de plus dans une mécanique éprouvée — celle qui, depuis dix ans, écarte ses adversaires avant même qu'un bulletin soit glissé dans l'urne.

Rwanda's President Paul Kagame looks at his hands after casting his vote in a presidential election, in Kigali, Monday, July. 15, 2024. Rwandans are voting Monday in a presidential election that is expected to extend the long rule of Kagame, who has held power since 1994. (AP Photo/Brian Inganga) /KBI110/24197417821346//2407151348
AFP

La Rédaction
Kinshasa - 15 JUIN 2026 - 03:28 WAT · 5 min de lecture

En mai 2017, Diane Rwigara, une entrepreneuse de 35 ans, annonce qu’elle se présente contre Paul Kagame à la présidentielle. Elle sera la seule femme à le défier. Quelques jours plus tard, des photos d’elle nue circulent sur internet. Elle affirme qu’elles sont fabriquées : « Ce sont de faux nus, retouchés sous Photoshop, et c’est l’une des nombreuses tactiques utilisées pour me faire taire », déclare-t-elle à CNN.

Le 7 juillet, la Commission électorale nationale (NEC) la disqualifie : signatures jugées falsifiées, pièces manquantes. « J’ai fait le double du travail demandé, mais le FPR et la commission électorale m’ont trichée », répond-elle. « Je ne me sens pas vaincue, je me sens flouée. » Le parti au pouvoir, lui, nie tout. « Le FPR n’a jamais été mêlé à ce qui lui est arrivé », assure son porte-parole Wellars Gasamagera. « Elle avait des conditions à remplir, et c’est la commission électorale qui en est chargée. »

En septembre, Rwigara est arrêtée avec sa mère et sa sœur. Il faudra attendre décembre 2018 pour que la Haute Cour les acquitte de tout : « Nous estimons que les charges de l’accusation sont sans fondement », tranchent les juges. Mais le scrutin est passé depuis longtemps. Kagame a été réélu avec 98,79 % des voix. La justice a fini par donner raison à l’opposante ; le calendrier électoral, lui, avait déjà donné raison au pouvoir.

La même méthode, sept ans plus tard

Rwigara a retenté sa chance en 2024. Le 30 mai, elle dépose à nouveau ses parrainages. Le 6 juin, la NEC publie la liste des candidats. Elle n’y figure pas. Comme en 2017, on lui oppose des pièces manquantes et des anomalies de signatures. Comme en 2017, elle dénonce un verrouillage.

Elle n’est pas seule sur le bord de la route. Victoire Ingabire Umuhoza, rentrée des Pays-Bas en 2010 pour se présenter, n’a jamais pu concourir : condamnée en 2012 pour « minimisation du génocide » et conspiration, emprisonnée huit ans, libérée par grâce présidentielle en 2018 sous condition de pointer chaque mois et de demander une autorisation pour voyager. En mars 2024, la Haute Cour rejette sa demande de réhabilitation judiciaire — ce qui la barre, mécaniquement, de la présidentielle de juillet. En juin 2025, elle est de nouveau arrêtée à son domicile de Kigali. Le parquet réclame la prison à perpétuité, en s’appuyant notamment sur le fait qu’elle a lu un manuel de résistance non violente et suivi une formation sur le sujet.

« L’arrestation d’Ingabire et ce procès ne sont que l’exemple le plus récent du danger qu’il y a à faire de l’opposition politique au Rwanda », commente Lewis Mudge, de Human Rights Watch. « Le message des autorités est clair : si vous osez briguer une fonction politique en dehors du parti au pouvoir, vous risquez la prison. »

Le résultat est connu d’avance. Le 15 juillet 2024, Paul Kagame est réélu avec 99,18 % des voix. Face à lui, deux candidats autorisés, les mêmes qu’en 2017, qui réunissent à eux deux moins de 1 % des suffrages. Six aspirants ont été écartés par la NEC.

Le verrou est aussi dans la loi

Ce tri ne se fait pas seulement par la police ou les tribunaux. Il est inscrit dans les textes. La loi électorale rwandaise réserve la candidature aux « personnes intègres » et exclut quiconque a été condamné pour « divisionnisme », « idéologie du génocide » ou tout délit passible de plus de six mois — un tamis juridique commode pour écarter les voix gênantes. Et tout, en amont, a été calibré pour durer : le référendum constitutionnel de décembre 2015, approuvé à 98,3 %, a remis les compteurs à zéro. « Il a permis à Kagame de briguer un troisième mandat de sept ans en 2017, puis deux mandats de cinq ans, en 2024 et 2029, ouvrant la possibilité d’un maintien au pouvoir jusqu’en 2034 », rappelle Human Rights Watch.

C’est dans ce paysage que vient s’inscrire la loi organique publiée le 25 mai 2026. Elle retire de la loi la composition des collèges électoraux qui désignent les dirigeants locaux — districts et Ville de Kigali — pour la confier à une ordonnance présidentielle. La présidente de la NEC, Oda Gasinzigwa, justifie la réforme par le besoin de « flexibilité » : il s’agit, dit-elle, « d’éviter des amendements fréquents de la loi organique ». Un conseiller du ministère de l’Administration locale, Jean Baptiste Kayiranga, abonde : « Ce qui compte, c’est de veiller à ce que les droits des citoyens continuent d’être respectés. »

Vu de Kinshasa, le vocabulaire administratif ne trompe personne. À quelques mois de l’expiration des mandats des maires de district, attendue en octobre, le chef de l’État rwandais se donne un levier de plus sur des scrutins déjà sans surprise. Le même régime qui arme la déstabilisation à l’Est de la RDC affine, chez lui, l’art de gagner les élections avant qu’elles aient lieu.

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B
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