Politique Bujumbura, les dessous d’une médiation qui divise déjà l’opposition en RDC
Politique

Bujumbura, les dessous d’une médiation qui divise déjà l’opposition en RDC

Ndayishimiye reçoit l'opposition congolaise à Bujumbura alors que ses soldats combattent au Congo. Mandat flou, médiateur togolais court-circuité, marche reportée : décryptage d'une initiative qui arrange plus qu'elle ne réconcilie.

Bujumbura, les dessous d’une médiation qui divise déjà l’opposition en RDC
AFP

La Rédaction
Kinshasa - 6 JUILLET 2026 - 11:01 WAT · 6 min de lecture

Le week-end du 5 juillet, les poids lourds de l’opposition congolaise ont atterri à Bujumbura pour écouter un plan de sortie de crise. Celui qui les convoque commande une armée qui combat au Congo. Enquête sur une initiative qui arrange plus de monde qu’elle n’en réconcilie.

Ils étaient venus de Kinshasa dans la nuit de samedi à dimanche. Martin Fayulu, Delly Sesanga, Jean-Marc Kabund pour la coalition Article 64, une délégation de la Conférence épiscopale nationale du Congo et de l’Église du Christ au Congo. À Bujumbura, tous devaient entendre le plan de sortie de crise que porte Évariste Ndayishimiye, président burundais et président en exercice de l’Union africaine. La scène a de quoi intriguer : l’homme qui reçoit les opposants congolais dirige un pays dont les soldats se battent, en ce moment même, sur le sol congolais.

Ndayishimiye avance masqué de trois casquettes. La première est institutionnelle. En février 2026, l’Angolais João Lourenço lui a cédé la présidence tournante de l’Union africaine. La deuxième est militaire. Lié à Kinshasa par un pacte de défense signé en mars 2023, le Burundi a déployé, selon plusieurs estimations, entre douze mille et quinze mille hommes aux côtés des Forces armées congolaises contre l’AFC/M23 et son allié rwandais. La chute d’Uvira, le 10 décembre 2025, a coupé ces troupes de leur base arrière, sans les retirer du théâtre. La troisième casquette est celle qu’il a endossée ce week-end : hôte et facilitateur d’un dialogue entre le pouvoir congolais et son opposition.

Le premier mystère de Bujumbura tient au mandat. Personne ne sait exactement au nom de quoi Ndayishimiye convoque. Cadre du Front commun pour le Congo de Joseph Kabila et ancienne sénatrice du Haut-Katanga, Francine Muyumba a posé les questions que beaucoup ruminent. « Un nouveau processus du Burundi semble se dessiner. Plusieurs questions s’imposent. S’agit-il d’une initiative du Burundi, de la RDC ou d’un nouveau processus de l’Union africaine ? Si c’est celui de l’UA, pourquoi ouvrir un nouveau cadre alors que les processus de Luanda, de Nairobi et la médiation du Togo étaient censés être harmonisés et n’ont toujours pas produit les résultats attendus ? », a-t-elle écrit sur X. La médiation officielle de l’Union africaine a en effet un visage, et ce n’est pas celui de Ndayishimiye : c’est le président togolais Faure Gnassingbé, désigné après le retrait de Lourenço. Bujumbura ouvre donc un quatrième canal par-dessus un médiateur en titre qui n’a rien conclu.

Le deuxième problème est celui de la neutralité. Un pays qui entretient des soldats au front s’arbitre mal lui-même. José Makila, ancien gouverneur de l’Équateur passé par le MLC, a refusé net l’invitation acceptée par ses collègues. « Ce monsieur fait partie intégrante du conflit au Congo. Comment va-t-il résoudre ces problèmes pour que les Congolais retrouvent la paix ? De qui tient-il ce mandat ? », a-t-il lancé lors d’un échange en ligne animé par le journaliste Stanis Bujakera. Et d’ajouter : « Ce n’est pas parce qu’il est président de l’Union africaine qu’il peut appeler les gens n’importe comment. » La partialité prêtée à Bujumbura n’est pas qu’un procès d’opposant : Kigali accuse régulièrement l’armée burundaise de collusion avec les FDLR, ces rebelles hutus que le Rwanda dit combattre.

Reste la question qui fâche, celle des bénéficiaires. Le premier d’entre eux est le calendrier du pouvoir. En répondant à l’invitation, la C64 a reporté du 8 au 22 juillet la marche qu’elle voulait conduire jusqu’au Palais de la Nation pour exiger le départ de Félix Tshisekedi. Deux semaines de rue gagnées, sans un communiqué d’interdiction. Le deuxième bénéficiaire est Ndayishimiye lui-même. Le chef de l’État burundais ne cache pas sa hantise de voir la guerre franchir sa frontière ; il a publiquement accusé le Rwanda de « préparer quelque chose » contre son pays et prévenu que le conflit « risque de se généraliser dans la région ». Stabiliser le voisin congolais, c’est protéger le Burundi. Sa médiation est aussi une police d’assurance.

Sur le fond, Ndayishimiye n’a jamais feint la distance. Lors de sa visite d’État à Kinshasa, aux côtés de Félix Tshisekedi, il avait épousé le vocabulaire du pouvoir congolais. « J’ai eu l’occasion de m’engager à toujours soutenir les institutions de la RDC dans ce travail important : celui de ramener la paix. Ce travail demande aussi que les institutions soient stables », avait-il déclaré, avant d’exhorter les Congolais à l’unité « face à un ennemi commun ». Un facilitateur qui parle d’« institutions stables » et d’« ennemi commun » tient déjà, mot pour mot, le discours d’un des deux camps.

L’opposition, elle, s’est fracturée sur la marche à suivre. Martin Fayulu a choisi le pragmatisme, en écartant le débat sur la personne du médiateur. « Ça, ça ne nous regarde pas. Ce qui nous regarde, c’est qu’il est président en exercice de l’Union africaine », a-t-il tranché, réaffirmant l’objectif de la coalition : « Que la loi fondamentale soit respectée. Et qu’en deux-mille-vingt-huit, Tshisekedi avec ses deux mandats usurpés, il part. » Makila y voit un piège. Et le camp de Joseph Kabila affirme n’avoir pas été formellement saisi, quand l’invitation aurait aussi visé le prix Nobel Denis Mukwege. Une même table, des convives qui ne s’accordent ni sur l’hôte ni sur le menu.

Ce qui est vérifié s’arrête vite. Aucun mandat formel de l’Union africaine confié au Burundi n’a été rendu public. Aucun dialogue national n’a été convoqué. Les processus de Washington et de Doha se poursuivent sans effet visible sur le terrain du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, et la médiation angolaise reste discrète. Les chiffres de l’engagement militaire burundais, eux, relèvent d’estimations concordantes, non d’un décompte officiel.

À ce stade, Bujumbura ressemble moins à une route nouvelle vers la paix qu’à une salle nouvelle, où chaque acteur joue sa partie. Le pouvoir y gagne du temps, le Burundi une assurance, l’opposition une tribune et une fracture. Le seul résultat tangible, pour l’heure, tient en une date déplacée : le 22 juillet au lieu du 8.

Commentaires
B
Cet article respecte les principes de transparence éditoriale de BETO. En savoir plus ›
Et aussi…