Universités de Goma et Bukavu : ce que le gouvernement répond, ce que Mukwege et Fayulu lui opposent
Le communiqué du 27 août défend des mesures « conservatoires, ciblées et temporaires » sur onze établissements. Mukwege et Fayulu maintiennent leurs critiques. Lecture des textes invoqués.
Patrick Muyaya Katembwe, porte-parole du gouvernement lors du compte rendu du conseil des ministres.
AFP
Le gouvernement congolais a publié le jeudi 27 août 2026 un communiqué défendant la suspension des activités académiques dans onze établissements publics de Goma et Bukavu. Diffusé par le ministère de la Communication et Médias, le texte s’intitule « Le Gouvernement protège les parcours académiques des étudiants et refuse que l’Enseignement supérieur devienne un butin de guerre ».
Il répond à une semaine de critiques, dont celles du prix Nobel de la paix Denis Mukwege et du président de l’ECiDé Martin Fayulu.
Ce que dit le gouvernement
Le communiqué qualifie les décisions de « mesures conservatoires, ciblées et temporaires concernant onze (11) établissements publics précisément identifiés à Goma et Bukavu ». Il justifie leur calendrier : elles ont été prises pendant les vacances académiques et à la charnière entre deux années.
Le texte s’attache surtout à démentir la portée qu’on leur prête. « Elles ne constituent ni une fermeture générale de l’enseignement supérieur au Nord-Kivu et au Sud-Kivu, ni un abandon des étudiants ou des populations vivant dans les zones sous occupation. Les acquis académiques régulièrement obtenus demeurent protégés et aucun étudiant n’est appelé à recommencer son parcours à zéro », écrit le gouvernement, qui annonce un suivi permanent et une réévaluation selon l’évolution de la situation sécuritaire.
Sur le fond, l’argument est celui de la compétence : « l’occupation d’une partie du territoire national ne confère ni au Rwanda ni à l’AFC/M23 une quelconque compétence administrative ou académique. Les Comités de gestion régulièrement investis demeurent les seules autorités habilitées à engager les établissements concernés. Une université congolaise ne peut devenir un butin de guerre. »
Le communiqué aborde enfin la suspension des rémunérations. Il affirme que les enseignants régulièrement reconnus continuent d’être payés, y compris déplacés ou empêchés d’exercer, et pose une limite : « La République demeure solidaire de ceux qui subissent la guerre et ne saurait, dans le même temps, financer ceux qui ont rejoint un mouvement engagé dans l’agression contre la République. » Une lettre du 21 août a suspendu la rémunération de 48 membres du personnel et désactivé leurs listings de paie.
Ce qui a été décidé, et quand
Trois actes se sont enchaînés en deux semaines. Le 7 août, l’AFC/M23 a annoncé des nominations dans les comités de gestion de dix établissements publics de Goma et Bukavu. Le 10 août, la ministre de l’Enseignement supérieur, universitaire, de la Recherche scientifique et des Innovations, Marie-Thérèse Sombo Ayanné Safi Mukuna, les a déclarées nulles et sans effet.
Le 20 août, la même ministre a signé l’arrêté n° 239, dont l’article 1er dispose que « sont suspendues, jusqu’à nouvel ordre, toutes les activités académiques et para-académiques, au titre de l’année académique 2026-2027, au sein des établissements publics d’Enseignement Supérieur et Universitaire des Villes de Goma et Bukavu ». L’arrêté nomme les onze : UNIGOM, ISC-Goma, ISTM-Goma, ISTA-Goma et ISP-Goma pour le Nord-Kivu ; UOB, ISC-Bukavu, ISTM-Bukavu, ISP-Bukavu, ISDR-Bukavu et ISAM-Bukavu pour le Sud-Kivu.
Le texte prévoit une exception : les finalistes de 2025-2026 dont le cursus n’a pu être achevé peuvent le parachever ailleurs. Une note circulaire du 21 août demande aux établissements situés hors zones de conflit de faciliter leur accueil.
Ce que Denis Mukwege a écrit
Le 26 août, dans une déclaration de deux pages signée de sa main, le prix Nobel de la paix 2018 a visé les deux décisions à la fois : « Je condamne avec la plus grande fermeté les nominations des nouvelles autorités académiques dans les institutions supérieures et universitaires par les mouvements armés AFC/M23/RDF dans les zones occupées d’une part, et la suspension des activités académiques par le régime de Kinshasa d’autre part. »
Le fondateur de l’hôpital de Panzi inscrit la mesure dans une série, après la fermeture des aéroports, celle des banques et les restrictions imposées à l’aide humanitaire. Il forge un mot, épistémicide, pour désigner ce qu’il redoute, et pose une limite : « Briser aujourd’hui leur espoir de rêver, d’apprendre, de se former pour réaliser leurs aspirations et servir notre société, est une ligne rouge inacceptable. »
Ce que Martin Fayulu a écrit
Le 27 août, sur son compte X, le président de l’ECiDé a demandé le retrait de l’arrêté. « Cette mesure signifie tout simplement que nos frères et sœurs vivant à Goma et à Bukavu, notamment les étudiants, sont abandonnés aux mains des rebelles de l’AFC/M23 », écrit-il, avant de conclure : « Je demande au gouvernement congolais de rapporter immédiatement cet arrêté. Il est temps de mettre fin à l’amateurisme. »
Dans le même message, il tire de l’arrêté une lecture politique en évoquant un complot de balkanisation du pays.
Les textes que le gouvernement invoque
Le communiqué fonde les mesures sur les articles 42, 43 et 45 de la Constitution, sur la loi-cadre n° 14/004 du 11 février 2014 de l’enseignement national, sur l’article 13 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, sur l’article 17 de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, sur les standards de l’UNESCO et sur la résolution 2601 du Conseil de sécurité des Nations unies.
Deux de ces références méritent d’être lues de près, car elles portent aussi les arguments adverses.
L’article 45 de la Constitution dispose à son alinéa 3 que « toute personne a accès aux établissements d’enseignement national, sans discrimination de lieu d’origine, de race, de religion, de sexe, d’opinions politiques ou philosophiques, de son état physique, mental ou sensoriel, selon ses capacités ». Le lieu figure ainsi parmi les motifs de discrimination prohibés.
La résolution 2601, adoptée à l’unanimité le 29 octobre 2021, porte sur la protection de l’éducation en période de conflit armé. Son paragraphe 2 « exhorte toutes les parties à un conflit armé à mettre fin immédiatement à de telles attaques et menaces d’attaques et à s’abstenir de toute action qui entrave l’accès à l’éducation ». Son paragraphe 3 fait de la continuité de l’enseignement en situation de conflit une priorité essentielle. Le texte vise en propre les enfants, les écoles et les enseignants : ni le mot université ni l’expression enseignement supérieur n’y figurent. Des cinq références invoquées, l’article 13 du Pacte est la seule à viser nommément l’enseignement supérieur.
Ce qui reste inconnu
Aucun chiffre officiel n’a été publié sur le nombre d’étudiants concernés par la suspension, ni sur l’effectif enseignant des onze établissements. Le seul effectif communiqué, celui de 48 agents, concerne les rémunérations suspendues, pas la mesure académique.
Aucun comité de gestion, aucune organisation estudiantine et aucune structure de la société civile de Goma ou de Bukavu n’a fait connaître de position publique. La date d’ouverture de l’année académique 2026-2027 n’est pas fixée publiquement, alors que les inscriptions étaient déjà ouvertes dans certains des établissements visés.
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