Santé Ebola en RDC : la létalité officielle a triplé en huit semaines, ce que la courbe permet, et ne permet pas, de conclure

Ebola en RDC : la létalité officielle a triplé en huit semaines, ce que la courbe permet, et ne permet pas, de conclure

De 14,9 % le 31 mai à 43,9 % le 25 juillet. BETO a reconstitué les 36 bulletins de l'INSP pour départager les explications : décalage entre cas et décès, harmonisation des bases, variant génétiquement distinct, retard à la détection. Et cette découverte : la fourchette de référence de Bundibugyo n'existe pas.

Ebola en RDC : la létalité officielle a triplé en huit semaines, ce que la courbe permet, et ne permet pas, de conclure
AFP

La Rédaction
Kinshasa - 27 JUILLET 2026 - 13:49 WAT · 10 min de lecture

Le 31 mai, les rapports de situation de l’Institut national de santé publique donnaient 282 cas confirmés et 42 décès : un taux de létalité de 14,9 %. Le rapport de situation du gouvernement et de l’INSP publié le 26 juillet, qui porte sur la situation au 25, donne 3 200 cas confirmés et 1 405 décès, soit 43,9 %. En cinquante-cinq jours, le taux officiel a été multiplié par 2,9. C’est le chiffre le plus repris de cette épidémie et le moins expliqué.

BETO a reconstitué la série des trente-six bulletins publiés depuis le 31 mai et calculé, pour chacun, ce que les épidémiologistes appellent la létalité marginale : non pas le rapport des décès cumulés aux cas cumulés, mais celui des nouveaux décès aux nouveaux cas entre deux bulletins consécutifs.

Le taux de létalité officiel, du 31 mai au 25 juillet 2026 Trait plein rouge : cumul, décès sur cas confirmés. Pointillé gris : marginal, nouveaux décès sur nouveaux cas d’un bulletin au suivant. Les filets clairs sont deux estimations distinctes de la létalité de Bundibugyo avant 2026. Il n’existe pas de valeur de référence unique. 0 %15 %30 %45 %60 %75 %90 %1er juin15 juin1er juil.15 juil.25 juil.25 %, Institut Pasteur30 à 50 %, Agence desanté publique du Canada 22 juil. : harmonisation DHIS2 pic du marginal, 84,6 % le 29 juin 14,9 %31 mai 43,9 %25 juillet Source : 36 bulletins INSP / COUSP du 31 mai au 25 juillet 2026, dernier point du rapport de situation du 26 juillet. Calculs BETO. Axe non tronqué.

Un taux cumulé est une moyenne. Il monte quand le marginal lui est supérieur et descend quand le marginal passe dessous. Sur les trente-cinq intervalles de la série, le marginal est resté au-dessus du cumul trente fois. Il culmine à 84,6 % le 29 juin. Il oscille violemment pendant la première quinzaine de juillet, entre 23,8 % le 5 et 75,8 % le 8. Puis il redescend : 58,8 % le 23 juillet, 44,1 % le 24, 40,8 % le 25. Il est aujourd’hui sous le cumul, ce qui suffit à expliquer pourquoi celui-ci a cessé de monter sur les trois derniers bulletins : 44,0 %, 44,0 %, 43,9 %. Trois points ne font pas une inflexion, et la série a déjà connu des replis suivis de reprises.

Ce que le test de décalage permet de dire, et son angle mort

La première explication avancée est mécanique : un malade entre dans les statistiques comme cas avant d’y entrer comme décès, donc un taux cumulé calculé en pleine flambée sous-estime la létalité. L’objection se teste, imparfaitement. On rapporte les décès d’un bulletin aux cas d’un bulletin antérieur, en faisant varier le décalage, et on retient celui qui stabilise le rapport plutôt que celui qui l’augmente.

Sur les douze derniers bulletins, le rapport le plus stable est obtenu sans décalage : 40,8 % en moyenne, écart-type de 2,3 points. Dès qu’un décalage est introduit, la dispersion double puis triple : 5,2 points à quatre jours, 6,3 à huit jours, 8,5 à vingt-quatre jours.

Ce résultat a une limite qu’il faut poser avant d’en tirer quoi que ce soit. Le test porte sur des cumuls, et décaler en arrière un dénominateur cumulé en forte croissance en augmente mécaniquement la variance, indépendamment du délai réel entre l’apparition des symptômes et le décès. Un test concluant exigerait les cas incidents et la distribution des délais symptômes-décès, que les bulletins ne publient pas. Ce qu’on peut en retenir est donc modeste : rien dans les données récentes n’oblige à voir dans le niveau actuel un simple retard d’enregistrement. Sur ce que valait le taux de fin mai, le test ne dit rien, puisque sa fenêtre commence à la mi-juillet.

Une chose reste néanmoins acquise. Le 31 mai, l’épidémie était officiellement déclarée depuis seize jours et les cas confirmés doublaient en quelques semaines. Un rapport de décès cumulés à des cas cumulés, calculé à ce stade d’une flambée, porte sur une population de malades dont la plupart n’ont pas encore atteint l’issue de la maladie. Les 14,9 % de ce jour-là n’étaient pas une mesure fiable de la létalité de cette épidémie.

La rupture du 22 juillet vaut trois points

Deuxième explication : le nettoyage des bases. Elle est documentée et quantifiable. Entre le bulletin du 21 juillet et celui du 22, le cumul gagne 369 cas et 236 décès en une seule publication, soit une létalité marginale de 64 %. Le taux cumulé passe de 40,7 % à 43,7 % : près de trois points en un bulletin, c’est-à-dire un dixième de toute la hausse enregistrée depuis le 31 mai.

L’INSP l’annonce lui-même sous les tableaux du rapport du 26 juillet : « Les données demeurent réactualisées et susceptibles d’évoluer à la suite du nettoyage, de la reclassification et de l’harmonisation de la base DHIS2. » L’effet est réel et mesurable. Il ne représente qu’une fraction du mouvement d’ensemble.

Trois facteurs que les données publiques ne séparent pas

Reste l’essentiel, et il est hors de portée du calcul.

Le premier est le virus. L’Agence de santé publique du Canada notait dès le 21 mai que la souche en circulation apparaît génétiquement distincte de celles des flambées de 2007 en Ouganda et de 2012 en RDC, ce qui indiquerait un franchissement zoonotique séparé. The Lancet a publié la caractérisation de ce Bundibugyo de 2026 sous le titre de nouveau variant. Aucune étude de létalité comparée n’a été publiée : le variant peut expliquer une part de l’écart, rien ne l’établit.

Le deuxième est le retard à la détection. Le premier décès suspect connu remonte au 20 avril, l’épidémie a été déclarée le 15 mai. L’Institut Pasteur en donnait la raison le 19 juin : « La détection tardive de l’épidémie s’explique notamment par le faible accès aux soins dans la région de l’Ituri et par des outils diagnostiques principalement adaptés à l’espèce Zaïre du virus Ebola. » Des semaines de circulation silencieuse signifient des malades arrivant tard en centre de traitement, quand les soins de soutien pèsent le moins.

Le troisième est la capacité de prise en charge d’une épidémie qui touche désormais quarante-huit zones de santé réparties sur cinq provinces, selon le rapport de situation du 26 juillet. Il n’existe ni vaccin homologué ni traitement spécifique contre Bundibugyo, et la survie dépend de soins de soutien précoces. Les bulletins ne ventilent pas les décès entre ceux survenus en centre de traitement et ceux survenus dans la communauté. Cette ventilation est la donnée qui permettrait de conclure. Son absence interdit d’imputer quoi que ce soit aux équipes de riposte : ce troisième facteur est un résidu statistique, pas un constat de défaillance.

La fourchette de référence n’existe pas

Comparer les 43,9 % d’aujourd’hui à la létalité historique de Bundibugyo suppose que ce chiffre soit établi. Il ne l’est pas. Le 19 juin, l’Institut Pasteur écrit : « La létalité historique de cette souche est actuellement estimée autour de 25 %. » Le 21 mai, l’Agence de santé publique du Canada retient une fourchette de 30 à 50 %. Les deux institutions s’appuient sur les deux mêmes épidémies, celles de 2007 et de 2012.

L’écart tient au dénominateur. Les flambées de 2007 et de 2012 ont été comptées de deux façons : d’un côté les seuls cas confirmés en laboratoire, de l’autre l’ensemble des cas confirmés, probables et suspects. Les décès non confirmés étant proportionnellement plus nombreux que les cas non confirmés, le second décompte produit mécaniquement une létalité plus élevée que le premier, sur la même épidémie. Selon celui qu’on retient, la référence à laquelle on compare le taux du 25 juillet n’est plus la même : 25 % chez l’un, jusqu’à 50 % chez l’autre.

Trente-huit pour cent des cas n’ont pas d’issue connue

Le taux de 43,9 % a une dernière faiblesse, et c’est la plus importante : il porte sur des malades dont beaucoup ne sont pas sortis de la maladie. Au 25 juillet, sur 3 200 cas confirmés, 1 405 sont décédés et 571 ont guéri. Ces 1 976 issues documentées représentent 62 % des cas. Restent 773 patients en isolement ou hospitalisés, et 451 cas auxquels le bulletin n’attribue aucun statut.

Deux bornes encadrent le taux final. Elles font varier le seul sort des 773 patients pris en charge, les 451 cas sans statut restant au dénominateur et comptés comme non-décès. Si aucun des 773 ne mourait, la létalité resterait à 43,9 %. Si aucun ne survivait, elle atteindrait 68,1 %. Ce sont des bornes arithmétiques, pas des scénarios : ni l’une ni l’autre ne se produira. Elles disent seulement que le chiffre officiel est un plancher, et que sa valeur définitive n’est pas connue aujourd’hui.

Le virologue Jean-Jacques Muyembe, s’exprimant le 23 juillet à l’Université Simon Kimbangu de Kinshasa, ramenait la question à ce qui reste disponible en l’absence de vaccin, rapporte Radio Okapi : « Les gens doivent aussi respecter les mesures de riposte de la maladie Ebola. Ils doivent laver les mains, respecter les gestes barrières ». Dans le même article, publié le 24 juillet, la radio créditait l’épidémie d’un « taux de létalité brut estimé entre 36 et 40 % », quand le calcul sur les bulletins donnait alors 44,0 %. La dispersion des chiffres en circulation est elle aussi une donnée du problème.

Note de méthode

La série compte trente-six bulletins publiés entre le 31 mai et le 25 juillet 2026 par l’INSP et le COUSP, le dernier point provenant du rapport de situation du gouvernement et de l’INSP publié le 26 juillet et portant sur la situation au 25. Elle est reproduite point par point ci-dessous.

Les 36 bulletins, du 31 mai au 25 juillet 2026. CFR cumulé : décès cumulés sur cas confirmés cumulés. CFR marginal : nouveaux décès sur nouveaux cas depuis le bulletin précédent. Source : INSP et COUSP, calculs BETO.
BulletinCas confirmésDécèsCFR cumuléCFR marginal
31 mai2824214,9 %
2 juin3636217,1 %24,7 %
8 juin5159117,7 %19,1 %
10 juin67513520,0 %27,5 %
14 juin71014921,0 %40,0 %
17 juin89623225,9 %44,6 %
19 juin95724725,8 %24,6 %
21 juin1 04826725,5 %22,0 %
23 juin1 11829126,0 %34,3 %
24 juin1 15530426,3 %35,1 %
25 juin1 20332126,7 %35,4 %
27 juin1 27436028,3 %54,9 %
28 juin1 30737728,8 %51,5 %
29 juin1 33339929,9 %84,6 %
1er juillet1 46044730,6 %37,8 %
2 juillet1 50247331,5 %61,9 %
3 juillet1 52849232,2 %73,1 %
4 juillet1 56150632,4 %42,4 %
5 juillet1 62452132,1 %23,8 %
6 juillet1 70858034,0 %70,2 %
7 juillet1 75960034,1 %39,2 %
8 juillet1 79262534,9 %75,8 %
9 juillet1 83064835,4 %60,5 %
11 juillet1 92670236,4 %56,3 %
13 juillet2 01175437,5 %61,2 %
14 juillet2 07379638,4 %67,7 %
15 juillet2 12482839,0 %62,7 %
16 juillet2 18186439,6 %63,2 %
17 juillet2 26789339,4 %33,7 %
18 juillet2 34493039,7 %48,1 %
19 juillet2 42396739,9 %46,8 %
21 juillet2 5361 03340,7 %58,4 %
22 juillet2 9051 26943,7 %64,0 %
23 juillet2 9731 30944,0 %58,8 %
24 juillet3 0751 35444,0 %44,1 %
25 juillet3 2001 40543,9 %40,8 %

Le taux cumulé est le rapport des décès cumulés aux cas confirmés cumulés. Le taux marginal est le rapport des variations de ces deux grandeurs entre deux bulletins consécutifs. Le test de décalage compare les douze derniers bulletins et retient le décalage minimisant l’écart-type du rapport, non celui maximisant sa valeur ; il porte sur des séries cumulées et non sur des cas incidents, ce qui en limite la portée, comme indiqué plus haut.

Les décès rapportés sont ceux survenus parmi les cas confirmés ; les décès communautaires non confirmés n’y figurent pas. Les bornes de 43,9 % et 68,1 % sont calculées sur les 3 200 cas confirmés en faisant varier le seul sort des 773 patients en cours de prise en charge ; les 451 cas sans statut documenté y sont comptés comme non-décès. Les exclure du dénominateur porterait les bornes à 51,1 % et 79,2 %. Les bulletins sont révisés rétroactivement par l’INSP, ce qui peut modifier des points antérieurs de la série ; les valeurs retenues ici sont celles publiées à chaque date, non recalculées après révision. Aucun axe n’est tronqué dans le graphique.

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B
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