Kalemie : quatre jours de stations fermées, les dessous d’une crise qui fait grimper les prix
Les stations-service de Kalemie ont cessé de vendre du vendredi 21 au lundi 24 août 2026, après que le fisc provincial en a scellé plusieurs pour non-paiement d'une taxe conventionnelle, selon les sources locales citées par la presse. Le litre est monté jusqu'à 20 000 francs congolais selon Kivu Morning Post, 16 000 selon DeskEco, 12 500 à 15 000 selon Radio Okapi, contre un prix plafond de 4 205 francs en zone Est. Aucune des parties n'a rendu public de texte instituant cette taxe, ni son taux, ni son assiette.
Une station-service près du Rond-point Nyamwisi à Beni (Nord-Kivu). 13/11/2016. Ph. Radio Okapi/Freddy Lufulwabo
AFP
Le vendredi 21 août 2026, les stations-service de Kalemie encore ouvertes ont fermé à leur tour, par solidarité avec celles que le fisc provincial venait de sceller. La fermeture a duré quatre jours. Le lundi 24 août, une réunion de concertation entre le gouvernement provincial du Tanganyika, la Fédération des entreprises du Congo et les opérateurs pétroliers, tenue sous les auspices du vice-gouverneur Isidore Kabwe Longo, a débouché sur un accord : les stations rouvrent, la vente reprend au prix initial, selon le compte rendu qu’en donne Kivu Morning Post.
Radio Okapi, qui a publié le 24 août à 05 h 27, relève un litre d’essence entre 12 500 et 15 000 francs chez les revendeurs le dimanche 23 août, soit 5,7 dollars. DeskEco, publié le même jour à 12 h 26, écrit 16 000 francs pour la même journée, en précisant tenir ce chiffre d’un confrère et de sources locales. Kivu Morning Post donne 20 000 francs, et jusqu’à 22 000 francs dans certains points de vente. Le média décrit un escalier : 10 000 francs, puis 15 000, puis 20 000. Les bases de départ ne concordent pas davantage : environ 4 000 francs pour Radio Okapi, une fourchette de 4 000 à 4 500 pour DeskEco, 3 000 francs pour Netic News, qui relevait déjà 8 000 francs le samedi 22 août. Aucun de ces relevés n’est officiel. Aucun n’indique combien de points de vente ont été visités.
Le repère légal, lui, ne varie pas. Le Comité de suivi des prix des produits pétroliers a fixé les 15 et 16 avril 2026 l’essence à 4 400 francs le litre à la pompe en zone Est, et le gasoil à 5 600 francs. La structure applicable à partir du 5 mai, dont le ministère n’a pas mis le tableau en ligne, a ramené l’essence à 4 205 francs, le pétrole à 5 000 et le gasoil à 5 395. Rapportés à ce plafond, les prix les plus élevés relevés les 23 et 24 août valent environ 3,8 à 4,8 fois le tarif légal.
« Ils ont fermé leurs stations-service et nous achetons le litre d’essence à 10 000 francs. Et de quelle façon je peux transporter un client avec ce prix de carburants et s’en sortir avec l’argent du versement (au propriétaire de l’engin), de l’essence et l’argent pour les dépenses de la maison. Cela nous crée des complications avec les clients », déclare à Radio Okapi un motocycliste-taxi de Kalemie, que la radio ne nomme pas. Selon Radio Okapi, le prix du transport en commun a triplé, voire quadruplé selon les itinéraires. DeskEco relève une course passée de 1 000 à 5 000 francs sur l’axe Kisebwe-City RAH, et de 1 000 à 7 000 francs entre Kisebwe et Colline d’État, ce dernier calcul étant attribué par DeskEco à Lepoint.cd.
Une taxe conventionnelle dont aucun texte n’est public
Le litige porte sur une taxe conventionnelle dont le montant réclamé aux pétroliers serait passé de 6 millions à 25 millions de francs congolais, soit une multiplication par 4,17, selon des sources locales citées par Radio Okapi, sans que soit précisé si ce montant vaut par station, par mois ou par cargaison. Ni le taux, ni l’assiette, ni le montant par litre n’ont été rendus publics par aucune des parties, ce que DeskEco relève explicitement. Sans assiette, l’incidence du prélèvement sur le prix du litre ne peut pas être calculée.
Les services eux-mêmes ne sont pas désignés de la même façon. Radio Okapi attribue les scellés à la Direction générale des recettes du Tanganyika. DeskEco cite la DIRNOF Tanganyika. Ce sont deux régies distinctes. Aucun communiqué du gouvernorat, aucun arrêté, aucune déclaration du gouverneur ou de son vice-gouverneur n’est accessible sur l’affaire. Au matin du 24 août, Radio Okapi notait qu’aucune réaction de la Fédération des entreprises du Congo n’avait été enregistrée ; quelques heures plus tard, la fédération siégeait à la table qui a dénoué la crise.
Du côté des opérateurs, une seule voix s’est exprimée publiquement, celle du président des pétroliers du Tanganyika. « Ils parlent de taxe conventionnelle, alors que les pétroliers ne reconnaissent aucune taxe conventionnelle. Le gouvernement est directement passé à l’application », a déclaré Manga Kaskile le 22 août, dans des propos rapportés par Netic News.
Ailleurs, ce type de prélèvement existe et se laisse lire. Au Nord-Kivu, la taxe conventionnelle est assise sur le litre importé, à 60 francs congolais, soit 0,02 dollar, et elle finance depuis plus d’une décennie la voirie de Goma, Beni et Butembo. « Il y a de nouvelles sociétés [pétrolières, NDLR] qui voulaient aller en dehors de cette participation pour le développement de notre province. Il fallait leur faire comprendre que c’est cette taxe-là qui fait que la ville de Goma soit considérée comme la ville la plus propre de la République », expliquait en juin 2023 à Radio Okapi Providence Muhiga, président de l’association des pétroliers du Nord-Kivu. En Ituri, le prélèvement est forfaitaire et son acte fondateur est public : l’avenant n°01 à la Convention n°02 du 1er août 2024, signé entre le gouvernement provincial, la FEC Ituri et le Comité professionnel des importateurs des produits pétroliers. « Dès le 1er août 2025, la taxe spéciale conventionnelle sur la circulation et l’entreposage des produits pétroliers, est fixée désormais à 1.500 dollars américains ou son équivalent en francs congolais, soit 4.425.000 FC », annonçait alors à l’ACP Etienne Aloa Obema, directeur général de la Direction générale de recettes de la province de l’Ituri. Au Maniema, en août 2024, le ministre provincial des Hydrocarbures Ali Kyamasa Willy invoquait une ordonnance de 2018 comme base légale. Pour le Tanganyika, aucun édit, aucun arrêté, aucune convention n’est accessible.
La province réclame, l’État central compense
Le prélèvement provincial s’ajoute à un prix qui, lui, est administré depuis Kinshasa, et dont l’écart avec le marché est déjà pris en charge par le budget de l’État. Le tableau récapitulatif de la structure des prix pour la zone Est, arrêté au mois de mars 2026 par le Comité de réglementation des prix des produits stratégiques et signé le 10 avril, donne un prix moyen frontière commercial réel de 1 053,98 francs pour l’essence, contre 786,59 francs retenus dans la structure : 267,39 francs par litre que l’État absorbe. Le même document retient un dollar à 2 300 francs quand le taux réel s’établit à 2 256,58, et loge 100 francs par litre au Fonds national d’entretien routier.
Une semaine avant la fermeture des stations de Kalemie, les 13 et 14 août 2026, le Comité de suivi des prix des produits pétroliers a certifié le montant de ces pertes et manques à gagner pour le deuxième trimestre : 146 723 912,42 dollars au total national, dont 110 427 792,32 dollars pour les zones Ouest et Nord, 31 188 382,63 dollars pour la zone Sud, et 5 107 737 dollars pour la seule zone Est, dont relève le Tanganyika. Le gouvernement justifie le maintien des prix à la pompe par des hausses de cours internationaux de 63 %, 82 % et 88 % pour l’essence, le gasoil et le Jet A1. « Le processus de certification s’est bien déroulé et les conclusions sont positives. L’octroi d’avances par le ministère de l’Économie nationale a permis aux sociétés pétrolières de fonctionner dans de bonnes conditions. Sans cet accompagnement, nous aurions pu enregistrer des pertes beaucoup plus importantes », y déclare Joseph Makondo Maboko, président du Comité professionnel des pétroliers nationaux à la FEC. Le 24 août, jour de la réouverture, le ministère de l’Économie affichait un dollar à 2 264,00 francs au taux officiel et 2 315,06 francs au parallèle vendeur.
Le troisième blocage en deux ans et demi
Kalemie a déjà vécu cette séquence. En février 2024, cinq jours de paralysie des activités commerciales s’étaient soldés par l’annulation d’une taxe conventionnelle par l’exécutif provincial, rappelle DeskEco d’après Radio Okapi. Les 20 et 21 janvier 2026, la FEC Tanganyika décrétait deux journées ville morte, annoncées au maire de Kalemie par une correspondance du 15 janvier, pour insécurité et manque de redevabilité sur les taxes du péage de la SNCC. La grève des pétroliers d’août est le troisième épisode.
L’ordre de grandeur des enjeux se lit dans le budget provincial : 399 milliards de francs congolais pour le Tanganyika en 2023, soit 199 500 000 dollars, dont plus de 253 milliards de recettes à caractère national. Le 22 juillet 2026, selon DeskEco, les premiers concentrés de lithium de Manono ont quitté le port de Mutowa, près de Kalemie, vers Kigoma en Tanzanie.
« Appeler les opérateurs économiques, par conséquent les pétroliers, et écouter leurs desiderata pour qu’ils ouvrent les stations et que la population puisse avoir les transports à un coût acceptable. Mais, sinon c’est de la souffrance parce que même les denrées alimentaires pour entrer à Kalemie, ça devient difficile », demandait le 24 août à Radio Okapi Nathan Mugisho, président de l’association Umoja ni Nguvu dans le Tanganyika. Aucun relevé du prix effectivement pratiqué à Kalemie après la réouverture n’a été publié.