Le rôle trouble de l’Ouganda, l’autre agresseur de la RDC
Alors que les projecteurs sont braqués depuis plusieurs mois sur l’implication du Rwanda dans l’offensive de l’alliance AFC/M23 à l’est de la République Démocratique du Congo, un autre acteur régional apparaît désormais de manière plus nette dans le paysage de l’agression contre la RDC : l’Ouganda. Sous couvert de coopération sécuritaire et de lutte contre les groupes armés, Kampala mène en réalité un double jeu stratégique, à la fois militaire et politique. Le dernier rapport du Groupe d’experts des Nations unies, dont le résumé est parvenu à BETO.CD, offre une lecture inquiétante des dynamiques régionales en cours.
Le rôle trouble de l’Ouganda, l’autre agresseur de la RDC
AFP
En janvier 2025, les troupes ougandaises de l’UPDF (Uganda People’s Defence Forces) ont été déployées dans les territoires congolais de Mahagi et Djugu, situés dans la province instable de l’Ituri, provoquant une stupeur des populations locales et de l’opinion nationale congolaise. Officiellement, les autorités de Kinshasa prétendront que l’armée ougandaise aurait été conviée. Pour autant, ce déploiement s’est fait sans consultation préalable ni accord officiel avec le gouvernement congolais, violant ainsi les principes de souveraineté territoriale et les arrangements sécuritaires préalablement conclus avec Kinshasa, révèle aujourd’hui un rapport du Groupe d’Experts de l’ONU.
Ce rapport précise que ce positionnement militaire en dehors des cadres opérationnels a « exacerbé les tensions et accru les risques de violences intercommunautaires ». L’Ituri, déjà minée par des affrontements ethniques et la prolifération de groupes armés, a vu sa situation empirer sous l’effet de cette présence étrangère imprévisible et non coordonnée.
Plus inquiétant encore, ces troupes ougandaises ont été déployées à proximité directe des zones tenues par la coalition AFC/M23, laissant planer des soupçons de coordination implicite entre l’armée ougandaise et les insurgés. Cette coïncidence n’est pas anodine. Elle s’inscrit dans un schéma plus large de militarisation régionale, où les frontières deviennent des lignes de transit pour armes, combattants, renseignements et influence politique.
Rébellions appuyées depuis le sol ougandais

Ce même rapport onusien pointe le rôle de personnalités sous sanctions internationales présentes en Ouganda : Thomas Lubanga Dyilo et Innocent Kaina. Tous deux sont d’anciens chefs de guerre ituriens qui, après leur libération de prison, ont trouvé refuge en Ouganda et y ont formé de nouveaux mouvements politico-militaires visant à renverser le gouvernement de Kinshasa. Lubanga – ex-chef de milice condamné par la Cour pénale internationale – et Kaina (alias “India Queen”, ex-commandant du M23) sont ainsi devenus des pivots stratégiques de la coalition rebelle active dans l’est congolais.
Le rapport des experts de l’ONU décrit comment Lubanga et Kaina, agissant depuis Kampala, organisent le recrutement, la formation et l’envoi de combattants en Ituri. Avec l’aide d’un autre milicien sanctionné, Yves Khawa Panga Mandro, ils ont mis en place une véritable base logistique en territoire ougandais. D’après les informations recueillies par BETO.CD, la ferme de Yves Khawa à Hoima, près du lac Albert en Ouganda, sert de point de transit pour les combattants et les armes destinés au groupe armé Zaïre/ADCVI.
Des convois d’armes et de munitions y ont été acheminés en juin et juillet 2024 pour approvisionner ces milices, et des camps d’entraînement de rebelles congolais auraient été établis sur le sol ougandais (notamment à Berunda et Tchanzu) avec la complicité tacite de certains réseaux locaux. Officiellement, le gouvernement ougandais nie être au courant de la présence de ces chefs de guerre sanctionnés sur son territoire. Néanmoins, plusieurs réunions se sont tenues à Kampala entre ces leaders de milices (Lubanga, Khawa, Kaina) et des représentants de la coalition rebelle Alliance Fleuve Congo–M23.
Sur le terrain, les conséquences sont dramatiques. Bintou Keita, Représentante spéciale de l’ONU en RDC et cheffe de la MONUSCO, a dressé un tableau préoccupant de la situation devant le Conseil de sécurité. Selon elle, les groupes armés CODECO et Zaïre/ADCVI (communautaires lendu et hema) continuent de semer la désolation en Ituri, multipliant massacres de civils dans les villages et attaques de sites de personnes déplacées. Mme Keita a surtout dénoncé l’émergence de deux nouveaux groupes armés dans cette province : l’un dirigé par Innocent Kaina, l’autre par Thomas Lubanga – deux hommes jadis reconnus coupables de crimes de guerre (notamment pour avoir recruté des enfants soldats).
Le 11 mars 2025, Lubanga a officiellement lancé depuis Kampala son nouveau mouvement rebelle, la Convention pour la Révolution Populaire (CRP), fédérant plusieurs milices actives en Ituri. Pour Bintou Keita, cette annonce constitue un développement alarmant : « l’annonce par Thomas Lubanga… de la création en Ituri d’un nouveau mouvement politico-militaire… menace également les civils et la sécurité régionale » a-t-elle averti lors d’un briefing le 27 mars 2025 au Conseil de sécurité. Autrement dit, l’implication de ces ex-chefs de guerre depuis l’étranger risque d’aggraver le cycle de violences intercommunautaires qui déchire l’Ituri depuis 2017, tout en déstabilisant davantage l’ensemble de la région des Grands Lacs.
Coopération militaire vs. ambitions géopolitiques

Ironie de la situation, l’Ouganda est officiellement un partenaire militaire de la RDC depuis fin 2021 dans la lutte contre les ADF. L’opération Shujaa, lancée conjointement par les FARDC et l’UPDF le 30 novembre 2021, vise à neutraliser cette rébellion islamiste qui terrorise le Nord-Kivu et l’Ituri. Depuis son lancement, Kampala et Kinshasa affichent une entente militaire : « Nous menons depuis plus d’une année l’opération Shujaa avec les forces armées ougandaises… nous collaborons sur beaucoup de sujets », rappelait en juillet 2024 la ministre congolaise des Affaires étrangères Thérèse Kayikwamba Wagner. En juin 2025, cette coopération s’est encore renforcée avec la signature d’un mémorandum d’entente révisé entre les deux armées.
Le 20 juin, le chef d’état-major congolais, le général Jules Banza, et son homologue ougandais, le général Muhoozi Kainerugaba (fils du président Yoweri Museveni), ont amendé le protocole encadrant Shujaa pour étendre les opérations conjointes à de nouvelles zones. Le président Félix Tshisekedi a même reçu à Kinshasa le général Muhoozi. Désormais, en plus du Nord-Kivu, les troupes ougando-congolaises pourront intervenir dans plusieurs territoires de l’Ituri – y compris Djugu, Irumu, Mahagi et Aru – théâtres d’activité d’autres groupes armés locaux. Officiellement, cette extension vise à “mettre fin aux violences des groupes armés” qui sévissent dans ces zones et à ramener la stabilité dans l’Est congolais.
Cependant, de nombreux observateurs y voient aussi les intérêts géopolitiques de Kampala. L’Ouganda, déjà intervenu militairement en RDC par le passé, a des objectifs stratégiques clairs : sécuriser ses frontières, accroître son influence régionale, et surtout profiter des richesses de l’est congolais. « L’Ouganda veut amplifier le conflit en Ituri pour en soutirer la grande part », analyse Jimmy Kioma, chercheur en gouvernance cité par BETO.CD, en évoquant le pillage des ressources minières. L’or de l’Ituri, notamment, prend massivement la route de l’Ouganda où il est exporté : « notre or passe par l’Ouganda, y compris le bois… Cette mafia est bénéfique à l’Ouganda » déclare le chercheur, qui y voit un soutien tacite de Kampala aux rébellions actives en Ituri.
Un récent rapport de l’ONG Swissaid, cité par l’expert Pierre Jacquemot, confirmait que l’économie ougandaise profite de l’or “sanglant” du Congo : en 2023, l’Ouganda a exporté officiellement pour 2,7 milliards de dollars d’or, un record qui soulève des soupçons sur l’origine de ce métal précieux. Le double jeu ougandais consisterait donc à afficher une coopération antiterroriste tout en tirant avantage du chaos en Ituri – un chaos que Kampala contribue en sous-main à entretenir, selon les experts.
Kinshasa entre aveu d’impuissance et “jeu dangereux”

Du côté congolais, la situation place les autorités dans une position délicate. Officiellement, Kinshasa se garde de dénoncer frontalement l’Ouganda, allié du moment contre les ADF. Néanmoins, la nervosité transparaît. « Nous sommes préoccupés par ce rapport… nous en sommes conscients et consternés », a admis Thérèse W. Kayikwamba, cheffe de la diplomatie congolaise, lorsqu’elle a été interrogée sur les accusations visant l’implication de l’Ouganda dans le conflit. Un autre haut responsable congolais, sous couvert d’anonymat, va plus loin : « Nous sommes conscients du rôle de l’Ouganda … », confie-t-il, soulignant que Kinshasa ne peut ignorer l’ampleur de l’appui ougandais aux rebelles. Même le président de l’Assemblée nationale, Vital Kamerhe, a publiquement reconnu que la RDC fait face à « une agression féroce dans sa partie Est causée par le Rwanda et l’Ouganda ».
Malgré ces constats, le pouvoir congolais n’a pas fondamentalement revu sa relation avec Kampala. Une attitude ambivalente que certains n’hésitent pas à qualifier de « jeu dangereux ». Litsani Choukran, directeur de publication de BETO.CD, note l’étrange paradoxe d’un gouvernement qui continue de collaborer militairement avec l’Ouganda tout en étant victime de ses manœuvres.
Il est clair que l’Ouganda est aussi, comme le Rwanda, dans des actions d’agression. Néanmoins, Kampala le fait dans le but de ne pas laisser du terrain au Rwanda, dans leur rivalité. Mais également, parce que Kinshasa n’est plus capable ni de dissuasion ni d’instaurer son autorité dans cette partie du pays, surtout l’Ituri qui est très crucial pour Kampala, après surtout la chute de Goma. Kinshasa a sans doute préféré confier à l’Ouganda cette concession, mais également dans le but de contenir toute progression de l’armée rwandaise dans la zone. Mais c’est un paris terriblement dangereux pour la RDC.
Tandis que l’armée ougandaise promet d’aider à pacifier l’Ituri, des proches du président Museveni menacent ouvertement la RDC – à l’instar du général Muhoozi Kainerugaba qui, en mars, a suggéré que l’UPDF pourrait « occuper Kisangani » si les rebelles du M23 n’avançaient pas assez vite. Kampala affiche ainsi un double visage : officiellement partenaire de paix, mais officieusement lié aux fauteurs de guerre. En dépit des menaces de Kampala, la RDC n’a toujours pas revu ses relations avec l’Ouganda, un pays qui joue à la face-volte et ce, malgré les rapports onusiens accusent l’Ouganda de fournir renseignements et appui aux rébellions. « Nous sommes conscients du rôle de l’Ouganda. Mais il a fallu choisir. On ne peut pas livrer deux guerres à la fois. Nous préférons prioriser le dialogue en ce moment avec Kampala. Le moment venu, les comptes seront rendus. On ne peut pas éternellement continuer à tout accepter. », confie un haut responsable congolais, sous couvert d’anonymat, a confié à BETO.CD.
« Le rôle trouble de l’Ouganda » apparaît désormais au grand jour à travers ces différents rapports et témoignages. Hier cantonnée à la lutte contre les ADF, la présence ougandaise en RDC s’avère être un écosystème d’ingérences : soutien discret aux groupes armés, déploiements non sollicités de troupes, et exploitation économique des territoires déstabilisés. Une situation explosive pour Kinshasa, qui fait face simultanément à l’agression rwandaise et aux ambitions de Kampala. La communauté internationale, de son côté, est appelée à considérer l’implication de tous les acteurs – y compris l’Ouganda – dans la tragédie qui ensanglante l’est congolais, afin de renforcer une réponse diplomatique et sécuritaire à la hauteur de ces menaces.