Politique Armes blanches, jeunes convoyés, véhicules incendiés : enquête sur les zones d’ombre du sit in du 12 juin à Kinshasa

Armes blanches, jeunes convoyés, véhicules incendiés : enquête sur les zones d’ombre du sit in du 12 juin à Kinshasa

Refus du site autorisé, tentative de progression vers le Palais du Peuple, groupes de jeunes convoyés, images d'armes blanches, véhicules incendiés et guerre immédiate des récits autour des blessés. Enquête BETO sur les zones d'ombre du sit in de l'opposition du 12 juin à Kinshasa.

Armes blanches, jeunes convoyés, véhicules incendiés : enquête sur les zones d’ombre du sit in du 12 juin à Kinshasa
AFP

La Rédaction
Kinshasa - 13 JUIN 2026 - 10:14 WAT · 14 min de lecture

Le rassemblement de la Coalition Article 64 devait dénoncer la loi référendaire et tout projet de changement de la Constitution. Mais la journée du 12 juin à Kinshasa a révélé une mécanique plus trouble : refus du site autorisé, tentative de progression vers le Palais du Peuple, groupes de jeunes convoyés, images d’armes blanches, véhicules incendiés et guerre immédiate des récits autour des blessés. Les autorités provinciales parlent d’un mode opératoire destiné à provoquer les forces de l’ordre. Les correspondants de BETO, déployés sur plusieurs points de la capitale, ont relevé plusieurs éléments qui renforcent cette piste sans permettre, à ce stade, de qualifier judiciairement les faits.

Le sit in de l’opposition du 12 juin n’a pas seulement été empêché. Il a changé de nature. Prévu officiellement comme une action de protestation contre la loi sur le référendum et contre un possible changement de la Constitution, le rassemblement s’est transformé en séquence de tension urbaine, avec affrontements, blessés, dégâts matériels, accusations croisées et images de machettes circulant sur les réseaux sociaux.

La Coalition Article 64 avait notifié les autorités de Kinshasa pour une mobilisation devant le Palais du Peuple. Selon Radio Okapi, cinq formations étaient citées dans cette démarche : A.Ch de Jean Marc Kabund, ECiDé de Martin Fayulu, Ensemble pour la République de Moïse Katumbi, ENVOL de Delly Sesanga et LGD de Matata Ponyo. Les organisateurs invoquaient l’article 26 de la Constitution et demandaient la sécurisation de la manifestation. (Radio Okapi)

La veille, l’Hôtel de Ville avait refusé le Palais du Peuple comme lieu de rassemblement, en raison du caractère inviolable du siège du Parlement. Les autorités avaient proposé le terrain Assossa, à Kasa Vubu, pendant l’après midi, notamment pour éviter des perturbations pendant les épreuves du TENASOSP. Toute autre manifestation en dehors de ce cadre était déclarée interdite. (7sur7)

Le vendredi, la C64 a maintenu son objectif initial : se rapprocher du Palais du Peuple. C’est là que le dossier bascule. Le droit de manifester, reconnu par la Constitution, s’est retrouvé mêlé à une stratégie de confrontation assumée avec le périmètre de sécurité établi par les autorités.

Un site autorisé, un autre visé

Le premier élément à retenir est le déplacement du centre de gravité. Les autorités affirment avoir autorisé le terrain Assossa, mais les organisateurs ont maintenu la pression autour du Palais du Peuple. Dans son communiqué daté du 12 juin 2026, dont une copie est parvenue à BETO, le gouvernement provincial accuse les manifestants de s’être affranchis des conditions fixées par l’autorité urbaine en changeant l’itinéraire convenu.

Ce point est décisif. Une manifestation peut être contestataire sans être violente. Mais lorsque le site refusé reste l’objectif réel de la mobilisation, le dispositif n’est plus seulement symbolique. Il teste la capacité de l’État à protéger un périmètre institutionnel.

Dès le matin, les correspondants de BETO ont constaté un verrouillage progressif des axes menant au Palais du Peuple, notamment autour du boulevard Triomphal, de Lingwala et des voies d’accès vers le siège du Parlement. Radio Okapi a également rapporté un dispositif sécuritaire renforcé, avec des dizaines d’agents de la Police nationale congolaise positionnés pour empêcher tout rassemblement autour du site. (Radio Okapi)

La matinée est restée relativement contenue. La tension est montée lorsque des militants réunis autour du siège de l’ECiDé de Martin Fayulu ont tenté d’avancer vers le Palais du Peuple. Radio Okapi rapporte que la police a fait usage de gaz lacrymogènes et de tirs de sommation pour disperser les manifestants, après plus d’une heure de face à face. (Radio Okapi)

Des groupes convoyés et des jeunes mobilisés

Le deuxième élément concerne la mobilisation humaine. Les correspondants de BETO déployés autour des points de départ liés à plusieurs figures de l’opposition ont observé des arrivées par petits groupes, parfois avec une prise en charge du transport. Des témoignages recueillis sur place évoquent des jeunes mobilisés contre promesse d’argent ou de prise en charge. BETO n’a pas pu établir le montant exact de ces paiements, ni identifier tous les commanditaires.

La prise en charge du transport dans une mobilisation politique n’est pas illégale en soi. Les partis le font souvent. Le problème apparaît lorsque cette mobilisation croise d’autres signaux : présence d’armes blanches, consignes de progression vers un périmètre interdit, jets de projectiles, affrontements et incendies de véhicules.

C’est précisément le tableau décrit par le gouvernement provincial. Dans son communiqué, l’Hôtel de Ville affirme que ses services de sécurité ont identifié un mode opératoire consistant à recruter et manipuler des individus désœuvrés, parfois sous l’emprise de substances prohibées, à les munir d’armes blanches et à les placer en première ligne pour provoquer les forces de l’ordre. Ce récit officiel est aussi repris par UNE.CD, qui cite le communiqué provincial. (Une.cd)

BETO ne peut pas, à ce stade, confirmer l’ensemble de cette accusation. Mais plusieurs éléments de terrain vont dans le même sens : des jeunes non identifiés dans les structures officielles de partis, des déplacements groupés, des images d’armes blanches et des scènes de provocation filmées avant la dispersion.

Les machettes, point de bascule visuel

Le troisième élément est le plus explosif : les armes blanches. Plusieurs vidéos et photos diffusées sur X, puis transmises à BETO, montrent des individus présents dans le périmètre des tensions avec des machettes, des bâtons ou d’autres objets pouvant servir d’armes. Certaines images semblent prises autour du boulevard Triomphal et du siège de l’ECiDé, mais toutes n’ont pas encore été géolocalisées avec certitude par la rédaction.

Sur une vidéo attribuée à Tazama RDC Infos, on distingue des participants à la mobilisation avec des armes blanches. D’autres comptes, dont Civuadi Kalanga, John Mwamba, Erick Kabeya et Mayambuh, ont publié des images ou des zooms montrant des individus présentés comme militants de l’opposition avec des machettes. Plusieurs publications insistent sur l’aspect neuf de certaines machettes, ce qui nourrit l’hypothèse d’une distribution préalable.

Ces images ne prouvent pas, seules, que la direction politique de la C64 a planifié des violences. Elles prouvent en revanche une chose : la journée n’a pas été seulement une dispersion de manifestants pacifiques. Des individus armés d’objets dangereux étaient présents dans ou autour de la séquence. Dans une manifestation devant un site institutionnel sensible, ce seul fait change l’interprétation de l’événement.

Reuters rapporte aussi que des habitants ont vu des manifestants lancer des pierres avant la dispersion, tandis que les forces de sécurité ont fait usage de gaz lacrymogènes et, selon les mêmes témoignages, de munitions réelles. Le gouvernement n’avait pas immédiatement répondu à Reuters sur l’usage éventuel de balles réelles au moment de la publication. (Reuters)

La piste Mukebayi

Un quatrième élément concerne la préparation de la veille. Selon des notes de terrain transmises à la rédaction, une réunion aurait réuni, avant la manifestation, Mike Mukebayi et un groupe de mobilisateurs désignés dans certains milieux par les termes « pomba » et « yakuza ». Ces termes renvoient, dans le langage de rue kinois, à des jeunes mobilisables pour des opérations de pression physique ou de confrontation.

Une vidéo diffusée par News CD 15 et transmise à BETO montre ensuite Mike Mukebayi face à la police pendant la manifestation. Des membres de la rédaction affirment avoir reconnu, dans cette séquence, deux acteurs déjà visibles dans les images de la réunion de la veille. Cette correspondance visuelle est une piste d’enquête. Elle ne suffit pas, à elle seule, à établir que des affrontements auraient été planifiés à cette réunion.

La prudence est indispensable sur ce point. Accuser une figure politique d’avoir organisé des violences suppose des preuves solides : enregistrement complet de la réunion, témoins identifiés, messages de consigne, transactions financières ou aveux. À ce stade, BETO peut écrire que la présence de certains mêmes visages entre la réunion de mobilisation et la séquence de confrontation pose question. Pas que Mike Mukebayi a personnellement commandité des violences.

Cette piste doit être poursuivie. Elle est importante parce qu’elle touche au cœur du dossier : la journée du 12 juin était elle seulement une protestation débordée, ou une mobilisation pensée pour forcer l’affrontement avec l’État ?

Les véhicules incendiés et la rue comme théâtre

Le cinquième élément tient aux dégâts matériels. Le gouvernement provincial fait état de cinq épaves de véhicules incendiés et de vingt blessés légers, dont quinze policiers et cinq manifestants, sans perte en vie humaine. Ce bilan officiel contredit celui de l’opposition, qui a évoqué des morts et plusieurs blessés parmi les manifestants. Radio Okapi a précisé que les morts annoncés par les organisateurs n’étaient pas confirmés par des sources indépendantes ni par les autorités au moment de sa publication. (Radio Okapi)

L’Associated Press a publié des images de véhicules en feu et décrit des affrontements entre sympathisants de l’opposition et partisans proches du pouvoir, avant l’intervention de la police. L’agence rapporte aussi que Martin Fayulu apparaît blessé dans une vidéo diffusée sur sa page officielle. (AP News)

Cette dimension est importante pour BETO : la violence de la journée ne peut pas être attribuée à un seul camp sans enquête complète. Des images montrent des manifestants armés ou en situation de provocation. D’autres témoignages accusent des groupes proches du pouvoir d’avoir attaqué des militants et des sièges de partis de l’opposition.

Opinion Info rapporte ainsi qu’un manifestant de l’opposition accuse des membres de la Force du progrès d’avoir attaqué des militants avec des machettes, des haches et d’autres armes blanches. Le même témoignage évoque des blessés et des dégâts matériels, tandis que le média précise qu’aucune réaction officielle de la Force du progrès n’avait été enregistrée au moment de la publication. (Opinion Info)

La conclusion provisoire est donc double. Oui, il existe des indices d’une mobilisation de confrontation du côté de certains groupes liés à la marche. Mais oui aussi, des accusations sérieuses visent des groupes proches du pouvoir. Une enquête crédible doit traiter les deux lignes, faute de quoi elle deviendrait un simple texte de camp.

La bataille des blessés et des images

La journée du 12 juin s’est aussi jouée dans la communication. L’opposition a très vite mis en avant les blessures de Martin Fayulu, Delly Sesanga, Jean Marc Kabund et Ados Ndombasi. Radio Okapi rapporte que ces blessures ont été signalées par les organisateurs, qui évoquent aussi plusieurs blessés parmi les manifestants. (Radio Okapi)

Le gouvernement, lui, parle de mise en scène. La vice ministre de l’Intérieur, Eugénie Tshiela Kamba, a rejeté les accusations de violences policières et affirmé que les incidents relevaient d’une mise en scène orchestrée par les organisateurs. MediaCongo rapporte qu’elle a aussi assuré qu’aucun coup de feu n’avait été tiré dans le périmètre du Palais du Peuple, une version contestée par l’opposition. (MediaCongo)

Une séquence parvenue à BETO ajoute une couche à cette bataille d’images. Elle montre Delly Sesanga dans un cadre de prise en charge, alors qu’une infirmière, visiblement agacée, lance : « Est ce le moment de faire des vidéos ? » Une autre voix répond : « C’est lui qui a demandé. » L’opposant répond ensuite : « Ça va, on y va. »

Cette vidéo ne prouve pas que Delly Sesanga n’était pas blessé. Elle ne remplace pas un certificat médical. Mais elle montre que l’image de la blessure a aussi été pensée comme un objet de communication politique. Dans une journée où chaque camp voulait imposer son récit, la santé des leaders est devenue un élément de narration.

Une action politique ou une opération de pression ?

Le mot « insurrection » ne peut pas être écrit légèrement. Il suppose une intention, une organisation et une finalité de rupture avec l’ordre établi. À ce stade, aucune décision judiciaire ne qualifie ainsi les événements du 12 juin.

Mais les faits réunis par BETO permettent de parler d’une opération de pression physique sur un périmètre institutionnel. Plusieurs éléments convergent : le maintien du Palais du Peuple comme cible malgré la délocalisation vers Assossa, l’arrivée de groupes convoyés, les témoignages sur la mobilisation rémunérée de jeunes, la présence d’armes blanches dans les images, les jets de projectiles rapportés par des témoins, les véhicules incendiés et la volonté de transformer les blessures des leaders en preuve immédiate de répression.

Ce faisceau ne suffit pas à condamner toute la C64. Il oblige en revanche à sortir du récit simple d’une manifestation pacifique brutalement dispersée. La réalité du 12 juin est plus sombre : des militants pacifiques ont pu être présents, des responsables politiques ont pu être blessés, mais des groupes de confrontation ont aussi pris place dans la séquence.

L’État doit maintenant prouver, pas seulement accuser

Le gouvernement provincial affirme se réserver le droit de saisir les instances judiciaires compétentes. C’est la suite logique. Mais une enquête judiciaire sérieuse ne pourra pas se limiter à valider la version de l’Hôtel de Ville. Elle devra établir trois chaînes de responsabilité.

La première concerne les organisateurs de la marche : qui a maintenu l’objectif du Palais du Peuple malgré le refus des autorités ? Qui a mobilisé les groupes arrivés sur les points de départ ? Qui a payé les transports ? Qui a donné des consignes de progression ? Qui a introduit ou distribué des armes blanches ?

La deuxième concerne les groupes violents présents sur le terrain : qui sont les hommes visibles avec machettes et bâtons ? Appartiennent ils à des partis politiques ? Ont ils agi de manière autonome ? Ont ils été recrutés ? Par qui ?

La troisième concerne les forces de l’ordre et les groupes proches du pouvoir : quels moyens ont été utilisés pour disperser les manifestants ? Y a t il eu tirs réels, comme l’affirment certains témoins ? Qui a attaqué les sièges de partis de l’opposition ? La police a t elle empêché ces attaques ou laissé faire ?

BETO retient ceci : le sit in du 12 juin n’a pas été une simple marche empêchée. C’est une séquence de confrontation organisée autour d’un site institutionnel interdit, avec des signes visibles de préparation et de violence. L’opposition ne peut pas se réfugier seulement derrière le droit de manifester si des groupes armés d’armes blanches ont été intégrés ou tolérés dans la mobilisation. Le pouvoir, de son côté, ne peut pas se contenter de parler de professionnalisme policier si des sièges de partis ont été attaqués et si des blessés restent sans bilan médical contradictoire.

La journée du 12 juin ouvre donc une enquête plus large que la manifestation elle même. Elle pose une question politique brutale : certains acteurs ont ils voulu transformer le débat constitutionnel en choc de rue pour créer un récit de crise nationale ? À ce stade, les indices existent. La preuve complète doit encore être produite.

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B
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