Pourquoi le « non » de la CENCO à la révision Constitutionnelle était écrit d’avance
Décryptage. Le refus de la CENCO au changement de Constitution n’a surpris personne : il prolonge trente ans de vigilance catholique, de la Conférence nationale souveraine à l’accord de la Saint-Sylvestre.
Pourquoi le « non » de la CENCO à la révision Constitutionnelle était écrit d’avance
AFP
Au Centre interdiocésain de Kinshasa, le 20 juin, les évêques catholiques ont refermé trois jours d’assemblée plénière extraordinaire par une phrase que personne, au fond, n’attendait autrement. « Nous ne voyons ni la nécessité, ni l’urgence, ni l’opportunité de changement de la Constitution. » Lu par le secrétaire général, Mgr Donatien Nshole, le message à la nation sonnait comme un verdict. Il ressemblait surtout à une confirmation.
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Car le suspense, s’il en restait, était mince. Dès le 26 mars, au sortir d’une première plénière, la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) avait posé sa ligne. « Dans le contexte sécuritaire actuel, ce serait hasardeux d’ouvrir ce chapitre de révision de la Constitution dans un contexte qui n’est pas consensuel », expliquait déjà Mgr Nshole (propos rapportés par Actualité.cd). Dans la foulée, l’Église catholique lançait son « Pacte social pour la paix », manière de planter le décor avant même le débat. La plénière de juin n’a pas tant délibéré qu’entériné.
Rembobinons. Depuis trente ans, sur ce terrain, la CENCO joue le même rôle. En 1991, c’est un archevêque, Laurent Monsengwo, qui préside la Conférence nationale souveraine, arbitre d’une transition contre Mobutu. Le 31 décembre 2016, c’est encore l’Église catholique qui arrache, au Centre interdiocésain déjà, l’accord de la Saint-Sylvestre, ce compromis qui referme la porte d’un troisième mandat pour Joseph Kabila. En 2017 et 2018, ses fidèles laïcs descendent dans la rue ; leurs marches sont réprimées à balles réelles, une quinzaine de morts selon l’Église et les Nations unies. Fin 2018, la CENCO déploie près de 40 000 observateurs pour la présidentielle, annonce connaître le vainqueur et conteste les chiffres de la commission électorale alors dirigée par Corneille Nangaa.
Ces marches-là ont laissé des noms et des tombes. Le Comité laïc de coordination, des fidèles ordinaires brandissant chapelets et bibles, avait pesé sur l’histoire en contribuant à pousser Joseph Kabila vers la sortie. La mémoire de ces morts, à Kinshasa, n’est pas un détail : elle arme aujourd’hui la légitimité de l’Église à parler de Constitution, et elle explique pourquoi le pouvoir redoute autant son verdict.
Une institution qui a fait du respect de l’ordre constitutionnel sa cause, trois décennies durant, ne pouvait pas bénir un changement taillé, de l’aveu même des évêques, pour « offrir un autre cycle de mandats à l’actuel président de la République ». Le message du 20 juin se réclame d’ailleurs explicitement de la position de 2018 sur la limitation des mandats. La consultation d’acteurs et d’experts, dont l’opposant Delly Sesanga reçu le 18 juin, fut réelle ; l’issue, elle, était inscrite dans l’ADN de la maison. C’est tout le paradoxe d’une opposition téléphonée : sincère, argumentée, et parfaitement lisible d’avance.
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Cette constance a pourtant un revers, que le pouvoir ne se prive plus de pointer : à force de parler politique, l’Église catholique est devenue un acteur du jeu, et l’un des plus rugueux. Le cardinal Fridolin Ambongo, archevêque de Kinshasa, multiplie les diagnostics au vitriol sur la gouvernance de Félix Tshisekedi. « Le Congo n’a pas d’armée », un « pays en agonie » dans « un état comateux », lançait-il en 2024 (déjà raconté par BETO), avant de qualifier la RDC, sur France 24, de « pays en faillite ». Des propos jugés si corrosifs qu’en avril 2024, le parquet général près la Cour de cassation a ordonné l’ouverture d’une information judiciaire contre lui pour « comportement séditieux », reprochant des sermons « de nature à décourager les militaires des FARDC qui combattent au front ». L’affaire ne sera jamais jugée, désamorcée après une rencontre avec le chef de l’État, mais le symbole est resté : un archevêque visé par la justice de son pays.
L’épisode le plus clivant est venu de la guerre de l’Est. Début 2025, au nom de leur « Pacte social pour la paix », les évêques, avec l’Église du Christ au Congo, ont poussé la médiation jusqu’à rencontrer, le 12 février à Goma alors tenue par la rébellion, Corneille Nangaa, chef de l’AFC/M23 soutenue par Kigali. « La lutte armée n’est pas la solution aux problèmes de la RDC », justifiait Mgr Nshole. Pour le camp présidentiel, la ligne rouge était franchie : l’UDPS a boycotté la démarche et dénoncé « une posture hostile aux institutions de la République », estimant que « l’Église ne devrait pas s’immiscer » dans la politique. Jusque dans la société civile et la presse, des voix ont accusé les prélats de diluer la responsabilité des rebelles. Les évêques, eux, revendiquent un devoir prophétique et assurent dénoncer autant la rébellion que l’agression rwandaise. Reste que, sur ce dossier, leur neutralité ne convainc pas tout le monde.
La défiance plonge ses racines plus loin. En 2019, le cardinal Laurent Monsengwo avait affirmé tout haut que « c’est Martin Fayulu qui a gagné les élections », contestant la victoire proclamée de Félix Tshisekedi. Le pouvoir n’a jamais oublié. Si bien qu’aujourd’hui, sur la révision, majorité comme opposition guettaient le « verdict » de la CENCO comme on attend l’arbitre d’un match. C’est l’aveu, par tous les camps, que l’Église catholique n’est plus seulement une autorité morale : elle est une force politique, avec ses partis pris supposés et ses adversaires déclarés.
Le camp présidentiel, lui, ne se présente pas en croisade contre la loi fondamentale. Ses cadres, d’André Mbata à Augustin Kabuya, plaident une adaptation aux réalités du pays et renvoient la décision au peuple : rien ne se fera, répète Félix Tshisekedi, « sans consulter la population » par référendum. À leurs yeux, la limitation des mandats n’est pas menacée tant que les urnes trancheront. C’est précisément ce glissement, du Parlement au référendum, que les évêques jugent piégé. Une consultation populaire, préviennent-ils, pourrait servir à contourner l’article 220, qu’ils tiennent pour « un véritable rempart contre la dictature et la privatisation de l’État ».
L’analyse de la CENCO rejoint celle de plusieurs observateurs. « On est dans une logique de rupture de l’ordre constitutionnel », résumait fin mai l’analyste Tony Kibangula, comparant la séquence congolaise aux passages en force d’autres présidents africains. Les évêques, eux, parlent de « rupture du pacte républicain », ce compromis chèrement acquis après des décennies de crises.
Le calcul institutionnel paraît verrouillé : la loi référendaire a été adoptée par 348 voix contre 2 à l’Assemblée, à l’unanimité au Sénat, et seul le chef de l’État convoquera la consultation. Mais sur le terrain moral, le pouvoir affronte l’adversaire le plus constant de la vie politique congolaise. Félix Tshisekedi le sait mieux que quiconque : c’est sur la vague portée par cette même Église catholique, contre le troisième mandat de son prédécesseur, qu’il avait surfé jusqu’au pouvoir. Reste à savoir s’il entend encore la cloche qui, hier, sonnait pour lui.
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