En RDC, un contre-récit pro-révision se met en ordre de bataille
Universitaires du Grand Katanga et du Kasaï, plaintes inversées de Magloire Kasongo, tribune sur actualite.cd qualifiant l'opposition d'hérésie constitutionnelle. Un récit favorable à la réforme constitutionnelle se structure en miroir de la mobilisation de rue. Cartographie.
En RDC, un contre-récit pro-révision se met en ordre de bataille
AFP
KINSHASA — La rue a dominé la séquence des derniers jours. Vendredi 12 juin, la Coalition pour la défense de l’article 64 a porté la confrontation aux abords du Palais du Peuple. Samedi, les condamnations se sont alignées, de Katumbi à Denis Mukwege en passant par Human Rights Watch. Une autre opération, moins visible mais coordonnée, s’est cependant déroulée en parallèle. Une série de voix publiques se sont mobilisées pour construire un contre récit favorable à la révision constitutionnelle. Aucun média à ce jour n’a cartographié leur émergence simultanée.
Une mobilisation académique géographiquement segmentée
Le premier signal date du début de la semaine. Une cinquantaine d’universitaires se réclamant du Grand Katanga et du Kasaï ont rendu publique une déclaration commune appelant à une « réforme constitutionnelle fondée sur la science et les réalités actuelles ». La séquence, relayée samedi par 7sur7, met en avant des juristes universitaires de Lubumbashi, Mbuji Mayi et Kananga. Le texte évite soigneusement les mots « troisième mandat ». Il invoque la modernisation des institutions, la nécessité d’adapter la loi fondamentale aux mutations sociologiques et la souveraineté du constituant originaire. La signature collective est l’innovation. Une opération de mobilisation académique sectorisée sur deux espaces géographiques précis, qui sont aussi les fiefs électoraux disputés entre l’UDPS, Ensemble pour la République de Moïse Katumbi et le PPRD de Joseph Kabila.
Magloire Kasongo retourne la plainte de l’opposition
À côté de cette mobilisation académique, une voix individuelle a frappé fort. Me Magloire Kasongo, avocat et ancien secrétaire général du parti Autre Vision du Congo, a annoncé jeudi par communiqué de presse qu’il envisage de déposer plainte contre Félix Tshisekedi pour non assistance à un peuple en danger dans l’hypothèse où la Constitution ne serait pas révisée. L’argument est l’inversion symétrique de celui formulé par la C64. Là où la Coalition pour la défense de l’article 64 menace de poursuivre le président pour coup d’État constitutionnel s’il révise la Loi fondamentale, Me Kasongo brandit la même arme juridique pour le sanctionner s’il ne le fait pas. Le juriste avait déjà qualifié le 4 juin de « poudre aux yeux » et de « distraction de mauvais goût » la plainte annoncée par l’opposition. L’effet de miroir n’est pas accidentel. Il sert à brouiller la perception publique de ce que devrait être l’usage normal des armes juridiques face à un projet constitutionnel.
L’UEIC ouvre un front religieux
Un troisième niveau s’est manifesté ce samedi. L’Union des églises de l’identité chrétienne, structure peu connue qui réunit plusieurs assemblées indépendantes, a publié une plaidoirie pour la modification de l’article premier de la Constitution. La démarche s’attaque à un principe que l’opposition n’a jamais directement défendu, la laïcité de l’État, et déplace ainsi le centre de gravité du débat. En ouvrant un front sur la place des religions dans la Loi fondamentale, l’UEIC élargit l’agenda révisionniste à des questions où le clivage politique n’est pas immédiatement lisible. Une partie de l’épiscopat catholique, traditionnellement aligné avec l’opposition sur les questions de mandat, est mise dans une position inconfortable. Défendre la laïcité l’oblige à dialoguer avec une demande d’élargissement constitutionnel qu’il rejette par ailleurs.
Une légitimation doctrinale par tribune
Le quatrième élément est éditorial. Une tribune publiée samedi sur actualite.cd qualifie la position de l’opposition d’« hérésie constitutionnelle ». Le texte, signé par un constitutionnaliste qui s’identifie comme « praticien du droit public », développe une lecture inversée du préambule de la Constitution. Il soutient que le peuple souverain extérieur à la Constitution a un droit permanent à la révision et que l’invocation par la C64 de l’article 220 traduit une confusion entre les pouvoirs du constituant originaire et ceux du constituant dérivé. La plateforme de publication est l’un des rares médias de référence des décideurs congolais.
Quatre niveaux, une concomitance qui interroge
Quatre niveaux donc. Une mobilisation académique géographiquement segmentée. Une plainte juridique symétrique. Une percée par la question religieuse. Une légitimation doctrinale. La concomitance des séquences, à quarante huit heures du sit in, suggère une coordination en amont plus qu’une convergence spontanée.
Aucun élément matériel ne permet à ce stade d’établir un lien organique entre ces quatre initiatives. Aucune d’entre elles ne revendique d’ailleurs un parrainage politique. La présidence de la République ne s’est pas exprimée. Le porte parole du gouvernement Patrick Muyaya s’est contenté samedi d’appeler à la « dépersonnalisation du débat ». L’Union sacrée de la nation, plateforme politique du président, conduit officiellement depuis avril des consultations nationales sur la révision dont le rapport n’a pas été rendu public.
L’enjeu des opinions modérées
Reste l’enjeu pour le lecteur. La trajectoire choisie par l’opposition après le 12 juin, faite de mobilisation de rue, de plaintes pénales et d’appels internationaux, peut elle absorber le temps long d’une bataille doctrinale ? Le sit in occupe la une. Le contre récit travaille la sphère technique du droit, le territoire et le religieux. C’est dans ces espaces que se gagnent les opinions modérées qui n’ont pas encore choisi leur camp. Les trois prochaines semaines, marquées par l’examen du dossier devant la Cour constitutionnelle saisie par l’opposition la semaine dernière, diront laquelle des deux dynamiques s’impose dans le débat public congolais.