De Washington au champ de bataille : ce que signifie concrètement la nouvelle doctrine de défense de Tshisekedi
En pleine crise sécuritaire dans l’Est et alors que Kinshasa négocie à Washington et Doha, Félix Tshisekedi veut doter la RDC d’une « doctrine de défense globale ». Derrière le concept, le chef de l’État cherche surtout à articuler diplomatie, puissance militaire et souveraineté stratégique.
De Washington au champ de bataille : ce que signifie concrètement la nouvelle doctrine de défense de Tshisekedi
AFP
La doctrine a été dévoilée jeudi 20 août au Palais du Peuple, à l’occasion des dix ans du Collège des Hautes Études de Stratégie et de Défense (CHESD). Félix Tshisekedi lui assigne cinq priorités : développer une pensée stratégique souveraine, renforcer les capacités de veille et d’anticipation, assurer la souveraineté numérique et informationnelle, favoriser des réponses africaines aux crises régionales et consolider l’éthique républicaine. Mais derrière cette architecture doctrinale apparaît une ambition plus large : faire sortir la défense congolaise du seul champ militaire pour l’inscrire dans une politique générale de souveraineté.
Cette conception élargit considérablement ce que Kinshasa considère désormais comme un enjeu de sécurité nationale. Un port, un corridor logistique, une mine, des infrastructures de télécommunications ou des données numériques peuvent, selon Tshisekedi, représenter des enjeux de souveraineté comparables à une frontière. La nouvelle doctrine doit donc théoriquement mettre en cohérence les FARDC, le renseignement et la diplomatie, mais aussi l’économie, la recherche scientifique, la justice, la communication stratégique et l’aménagement du territoire. La défense ne commencerait ainsi plus seulement lorsqu’un territoire est attaqué : elle devrait également protéger en amont les infrastructures et ressources dont dépend la puissance de l’État.
Négocier la paix sans renoncer à la capacité de combattre
C’est toutefois dans la guerre de l’Est que cette doctrine trouve son premier terrain d’application. Kinshasa est engagé simultanément dans plusieurs mécanismes diplomatiques, notamment à Washington et Doha, alors que des affrontements impliquant l’AFC/M23 et différentes forces présentes sur le terrain continuent d’être signalés. Tshisekedi cherche ainsi à résoudre une apparente contradiction : négocier avec ses adversaires tout en continuant à renforcer les capacités militaires du pays. Pour lui, ces deux démarches doivent au contraire se compléter. La paix recherchée doit être « juste, vérifiable et durable » et ne peut consacrer un fait accompli obtenu par la force.
Cette position donne une autre lecture des négociations internationales conduites par Kinshasa. Washington et Doha ne seraient pas, dans cette logique, des espaces où la RDC accepte de substituer la diplomatie à sa défense, mais des instruments supplémentaires de sa stratégie de sécurité. La Présidence affirme d’ailleurs que la paix recherchée doit notamment passer par le retrait des forces étrangères non invitées, la fin du soutien aux groupes armés, leur désarmement, la protection des civils et le rétablissement de l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire. Autrement dit, la réussite diplomatique devrait être mesurée moins à la signature d’accords qu’à leurs effets vérifiables sur le terrain.
La notion d’anticipation constitue un autre changement important, du moins dans le discours. Depuis plusieurs décennies, l’État congolais répond souvent aux crises sécuritaires une fois celles-ci installées : progression d’un groupe armé, perte d’un territoire, déplacement massif des populations ou rupture d’un axe stratégique.
En demandant au CHESD de renforcer les capacités nationales de veille, de prospective et d’analyse, Tshisekedi veut théoriquement inverser cette logique. L’enjeu serait de détecter les menaces avant qu’elles ne deviennent des crises ouvertes et de donner aux décideurs plusieurs options avant l’urgence. Après dix années d’existence, le CHESD et l’ESAM revendiquent la formation de 1 692 cadres civils et militaires, ce qui offre déjà un noyau institutionnel à cette ambition.
Le véritable test sera celui des moyens
Mais une doctrine ne modifie pas à elle seule un rapport de force. Sa crédibilité dépendra de sa traduction en capacités concrètes : renseignement, commandement, logistique, cybersécurité, équipements, formation, industrie de défense, maîtrise des communications et coordination entre administrations.
La souveraineté numérique, par exemple, suppose davantage qu’une déclaration politique : elle implique des infrastructures protégées, des compétences techniques, des systèmes d’information sécurisés et une capacité à résister aux opérations de désinformation et aux cyberattaques. La même question se pose pour l’anticipation : produire du renseignement ne suffit pas si celui-ci ne remonte pas efficacement vers les décideurs ou ne se traduit pas en décisions opérationnelles.
C’est également là que la nouvelle doctrine rencontre la contrainte des finances publiques. Construire une défense « globale » signifie financer simultanément l’armée, le renseignement, les technologies numériques, la recherche et les infrastructures stratégiques, alors que l’État doit déjà assumer d’importantes dépenses sécuritaires et sociales. La question essentielle sera donc celle des arbitrages : quelles capacités seront considérées comme prioritaires, sur quelle période et avec quels mécanismes de contrôle ? Sans programmation budgétaire et indicateurs permettant d’en mesurer l’exécution, la doctrine pourrait rester davantage une grille de lecture qu’une transformation de l’appareil de défense.
La doctrine dévoilée par Tshisekedi doit donc être jugée à l’épreuve du terrain. Si elle se traduit par une meilleure anticipation des offensives, une protection accrue des infrastructures stratégiques, une chaîne de renseignement plus efficace et une capacité militaire renforcée, elle pourrait marquer une évolution de la politique sécuritaire congolaise.
Dans le cas contraire, elle rejoindrait la longue liste des ambitions institutionnelles confrontées aux faiblesses d’exécution de l’État. Entre les tables de négociation de Washington et de Doha et les fronts de l’Est, le véritable enjeu est désormais celui-ci : transformer la souveraineté proclamée en capacité réelle de protéger le territoire, les populations et les intérêts stratégiques de la RDC.
Odon Bakumba
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