Desabre face à 100 millions de sélectionneurs congolais
Avant d’affronter le Portugal, la Colombie et l’Ouzbékistan, Sébastien Desabre doit déjà gérer un adversaire local : le Congo du commentaire permanent. Celui qui a validé la qualification, mais qui garde quand même deux ou trois idées pour corriger le sélectionneur.
KINSHASA — Sébastien Desabre pensait peut-être avoir convoqué 26 joueurs. Mauvaise nouvelle : au Congo, une liste ne vient jamais seule. Elle arrive avec 100 millions de sélectionneurs, 40 millions de systèmes tactiques, 12 millions de “moi j’aurais pris Pululu”, et un pays entier persuadé que le bon onze se cache quelque part entre un groupe WhatsApp, un plateau de télévision et une vidéo TikTok tournée dans un salon de Matonge.
Le sélectionneur de la RDC a choisi la stabilité. Pas de grand coup de théâtre, pas de laboratoire de dernière minute, pas de casting façon téléréalité à trois semaines du Mondial. La colonne vertébrale qui a ramené les Léopards sur la scène mondiale est restée debout. Dans la liste publiée par la FECOFA et reprise par la FIFA, Desabre a conservé l’essentiel de son groupe, avec le retour de Gaël Kakuta et une attaque nombreuse mais déjà discutée avant même d’avoir touché un ballon en Amérique du Nord.
Évidemment, ça n’a pas suffi à calmer le pays. Au Congo, une liste de sélection est rarement une information. C’est une déclaration de guerre froide. Il y a l’absent qu’on transforme en injustice nationale. Le joueur de club européen qu’on présente comme solution divine parce qu’il a réussi une bonne saison loin des caméras congolaises. Le gardien qu’un cousin en Belgique jure avoir vu marcher sur l’eau. Et l’attaquant qu’il faut absolument titulariser, sauf si on le titularise et qu’il ne marque pas, auquel cas tout le monde avait bien sûr prévu l’échec.
Le débat sur Afimico Pululu a résumé cette humeur. Son absence de la liste finale a fait réagir une partie des supporters, notamment parce que le joueur venait avec l’image du buteur qu’on réclame toujours quand une sélection peine à tuer les matchs. Mais Desabre n’a pas sélectionné une équipe pour gagner un sondage Facebook. Il a sélectionné une équipe pour tenir un groupe K qui commence par le Portugal et ne laisse pas beaucoup de place à la poésie.
Les matchs de préparation ont remis de l’essence dans la tondeuse. Le 0-0 contre le Danemark a offert aux optimistes une phrase de réconfort : cette équipe peut être solide face à du lourd. Les pessimistes ont vu autre chose : des Léopards capables de défendre, mais pas encore capables de faire assez mal. La défaite 2-1 contre le Chili, jouée à huis clos à Orléans après le déplacement du match lié aux inquiétudes sanitaires autour d’Ebola, a ensuite donné au pays ce qu’il préfère après une victoire historique : une raison de douter.
On connaît le film. Si Desabre joue bas contre le Portugal, il aura peur. S’il presse haut, il sera suicidaire. S’il aligne les cadres, il protège son club d’habitués. S’il lance des nouveaux, il expérimente au Mondial. S’il sort Bakambu trop tôt, il manque de respect aux anciens. S’il le laisse trop longtemps, il ne sait pas lire le match. Au Congo, le sélectionneur n’a jamais un plan. Il a toujours une défense à présenter.
Le problème de Desabre n’est donc pas seulement tactique. Il est national. Tout le monde veut les Léopards, mais personne ne veut les mêmes Léopards. Certains veulent une équipe qui joue comme le Brésil de 1982, mais qui défend comme l’Italie de 2006. D’autres veulent du pressing, des dribbles, des centres, de la possession, des contres, de la grinta et une qualification sans stress. Le tout avec zéro erreur individuelle, évidemment, parce que le supporter congolais pardonne tout sauf le football réel.
Pourtant, il y a une cohérence dans l’équipe de Desabre. Elle n’est pas toujours belle. Elle n’écrase pas les matchs. Elle ne fabrique pas trente occasions par période. Mais elle a appris à souffrir ensemble, à rester compacte, à gagner des matchs sales, à survivre aux prolongations et aux barrages. Ce n’est pas un argument glamour. C’est un argument de Coupe du monde.
Contre le Portugal, le vrai sujet ne sera pas de savoir si chaque Congolais aurait fait la même composition. Personne ne l’aurait faite. Même deux frères dans la même parcelle n’arriveraient pas à aligner le même milieu. Le vrai sujet sera plus brutal : la RDC peut-elle rester dans son match, fermer les espaces, sortir quelques ballons propres, ne pas abandonner son attaque sur une île et utiliser les coups de pied arrêtés comme autre chose qu’une pause pour respirer ?
Desabre ne convaincra jamais les 100 millions de sélectionneurs avant le coup d’envoi. Personne ne convainc le Congo avant le coup d’envoi. Même une victoire serait probablement suivie d’un débat sur celui qui aurait dû entrer à la 72e. Mais il peut faire mieux : donner au pays un match qui oblige les commentaires à baisser le volume. Même vingt minutes. Même une mi-temps. Au Congo, ce serait déjà une performance tactique.
Sources : FIFA, liste officielle RDC Coupe du monde 2026 ; TV5 Monde, réactions autour de la liste et de l’absence de Pululu ; Reuters, nul RDC-Danemark et défaite RDC-Chili ; The Guardian, guide équipe RDC et critiques autour de l’attaque.
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