Les Léopards face à une nation de bipolaires
La RDC aime ses Léopards. Fort. Trop fort, parfois. La défaite contre le Sénégal à Kinshasa et la qualification contre la Jamaïque ont montré les deux faces du même peuple : celui qui porte son équipe comme un trésor, puis peut la juger comme une faute nationale.
KINSHASA — Le Congo aime les Léopards comme on aime une équipe qui vous doit quelque chose. Très fort. Très vite. Très mal, parfois. Un soir, ce sont les héros de la nation. Le lendemain, ce sont des touristes. Entre les deux, il y a parfois un ballon mal dégagé, une sortie ratée, une occasion vendangée ou un remplacement que personne n’a commandé. La RDC ne supporte pas seulement son équipe nationale. Elle la juge, l’embrasse, la maudit, la pardonne, puis recommence. Une nation bipolaire, version football : pas un diagnostic, juste une météo émotionnelle permanente.
Le meilleur avertissement reste RDC-Sénégal, le 9 septembre 2025, au Stade des Martyrs. Ce soir-là, les Léopards commencent comme dans un rêve. Bakambu marque. Wissa marque. 2-0. Kinshasa se voit déjà au Mondial par la grande porte, sans barrages, sans calculs, sans sueurs froides. Puis le Sénégal revient. Pape Gueye réduit l’écart, Nicolas Jackson égalise, Pape Matar Sarr poignarde le stade à la 88e. Score final : 2-3. Le genre de match qui transforme une tribune en tribunal.
La suite a été plus triste que la défaite. Des supporters ont vandalisé le Stade des Martyrs. Des sièges arrachés. Des projectiles lancés. Des portes abîmées. Des heurts. Le même stade qui chantait pour pousser les Léopards ressemblait quelques minutes plus tard à un salon familial après une dispute d’héritage. Ce n’était pas seulement de la frustration. C’était la preuve qu’au Congo, l’équipe nationale joue souvent avec un pays entier assis sur le bouton rouge.
Puis il y a eu Guadalajara. La Jamaïque. Le barrage. La prolongation. Le but d’Axel Tuanzebe. Et d’un coup, les mêmes Léopards sont redevenus des enfants bénis. Chancel Mbemba a pleuré. Le pays a fêté. Les rues ont pris des airs de dimanche de victoire. La RDC retrouvait la Coupe du monde 52 ans après 1974, et la colère de Sénégal semblait déjà rangée dans un tiroir. C’est ça, le supporter congolais : il n’oublie rien, sauf quand il est heureux.
Cette bascule est magnifique. Elle est aussi dangereuse. Parce que le Mondial ne sera pas une promenade dans les souvenirs. Le Portugal ne va pas ralentir parce que le Congo a souffert. La Colombie ne va pas laisser respirer Mbemba parce qu’il a pleuré à Guadalajara. L’Ouzbékistan ne va pas jouer le petit nouveau timide parce que la RDC revient de loin. Il y aura des moments faibles. Il y aura des erreurs. Il y aura peut-être un but encaissé tôt, une relance qui finit dans les pieds adverses, un penalty contesté ou un attaquant isolé pendant 70 minutes.
C’est à ce moment-là qu’on saura si le pays sait aimer autrement que dans l’excès. Soutenir ne veut pas dire applaudir tout. Mais critiquer ne veut pas dire brûler la maison parce qu’une fenêtre est sale. Entre l’euphorie et le procès, il existe une chose assez rare dans le football congolais : l’analyse.
Le problème, c’est que les Léopards ne portent pas seulement un maillot. Ils portent des frustrations. Des souvenirs humiliants. Des promesses politiques. Des attentes de jeunes qui n’ont jamais vu la RDC au Mondial. Des colères contre les dirigeants du football. Des blessures nationales qui n’ont rien à voir avec une ligne défensive. À chaque match, le pays met tout ça dans le même sac, puis demande aux joueurs de courir avec.
La qualification a donné au Congo une joie rare. Mais une Coupe du monde est une machine à tester les nerfs. Elle ne demande pas seulement aux joueurs d’être solides. Elle demande aussi au public d’être adulte. Ce qui, chez nous, est parfois plus difficile qu’un duel aérien contre Cristiano Ronaldo.
Les Léopards entreront donc au Mondial avec deux adversaires. Ceux du groupe K, qui sont déjà assez sérieux. Et l’humeur d’un pays capable de leur construire une statue lundi et de demander leur tête mardi. Le Congo les aime. C’est vrai. Mais il les aime parfois un peu trop fort pour leur bien.
Sources : CAF, résumé RDC-Sénégal 2-3 du 9 septembre 2025 ; Radio Okapi, incidents et dégâts au Stade des Martyrs après RDC-Sénégal ; Reuters et FIFA, qualification RDC-Jamaïque 1-0 après prolongation.
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