Santé Désinformation et Ebola en RDC : dans l’Est, la rumeur tue aussi vite que le virus

Désinformation et Ebola en RDC : dans l’Est, la rumeur tue aussi vite que le virus

Tente d'isolement brûlée, cercueils prétendus vides, soignants accusés de propager le mal : dans l'est de la RDC, la désinformation aggrave la troisième plus grande épidémie d'Ebola jamais recensée. Décryptage et fact-checking des rumeurs qui tuent.

Désinformation et Ebola en RDC : dans l’Est, la rumeur tue aussi vite que le virus
AFP

La Rédaction
Kinshasa - 21 JUILLET 2026 - 04:46 WAT · 6 min de lecture

Le 24 mai, à Mongbwalu, une tente d’isolement de Médecins sans frontières a été incendiée devant l’hôpital. Deux jours plus tôt, la même scène s’était jouée à Rwampara, une autre localité de l’Ituri frappée par l’épidémie. Dans les deux cas, des habitants convaincus qu’Ebola était une invention, ou un complot, ont détruit les moyens censés les soigner. Ces feux résument un mal parallèle à l’épidémie : dans l’est de la République démocratique du Congo, la fausse information circule plus vite que le virus, et elle tue.

Le décor est celui d’une des pires épidémies que le pays ait connues. Selon le dernier bilan officiel de l’Institut national de santé publique, arrêté au 18 juillet, l’épidémie compte plus de deux mille trois cents cas confirmés et plus de neuf cents décès. Provoquée par le virus Bundibugyo et déclarée le 15 mai, elle est déjà la troisième plus importante jamais recensée et la plus rapide, avec des cas qui ont triplé en quelques semaines. L’Ituri en est l’épicentre, autour de Mongbwalu, cette ville minière aurifère où l’on estime que plus de quatre-vingts personnes étaient mortes avant même que la maladie ne soit détectée. Le Nord-Kivu et le Sud-Kivu suivent.

Des rumeurs documentées, et mortelles

Les fausses informations qui accompagnent cette épidémie sont connues, répertoriées par des humanitaires et des vérificateurs. La première nie l’existence même du mal. À Mongbwalu, une explication a circulé de bouche à oreille : un pasteur aurait brûlé des fétiches, et c’est cela, non un virus, qui frapperait la population. Faute d’équipes présentes assez tôt sur le terrain, ce récit s’est installé avant que quiconque puisse le contredire.

D’autres rumeurs visent directement ceux qui soignent. Sur les réseaux et par messages vocaux WhatsApp, on affirme que « cette maladie a été fabriquée », que « les humanitaires sont venus avec la maladie », qu’ils « ont volé des organes » sur les défunts. Une variante présente l’épidémie comme une arnaque destinée à attirer des financements étrangers ou à justifier un accès aux minerais de la région. Une autre, propagée par des audios, prétend que les traitements ou les vaccins tueraient plus sûrement que le virus. Dans les zones minières, des récits d’un « sacrifice occulte » ou d’un cercueil fantôme retardent encore le signalement des cas.

Le mécanisme par lequel ces récits tuent est simple. Des familles cachent leurs malades ou les font sortir des centres, persuadées qu’on va les y achever ; à Mongbwalu, trente-six patients ont ainsi fui une structure de prise en charge. Quand une communauté refuse les enterrements encadrés et inhume elle-même les corps, elle manipule la matière la plus contagieuse de cette maladie, le cadavre d’une personne emportée par Ebola. Chaque équipe de sépulture prise à partie, chaque centre attaqué, chaque contact qui se cache par peur de la quarantaine, redonne au virus le temps qu’on tente de lui reprendre.

Pourquoi ces récits prennent, ici plus qu’ailleurs

La désinformation ne prospère pas dans le vide. Elle s’enracine dans un Est fragmenté par les groupes armés, où l’État est peu présent et où la confiance envers les autorités et les étrangers est déjà entamée. Les épidémies précédentes, entre 2018 et 2020, avaient charrié les mêmes rumeurs et les mêmes violences, et la mémoire de cette défiance ressurgit intacte. À cela s’ajoutent la circulation massive des messages vocaux, difficiles à tracer et à démentir, et une détection tardive qui a laissé le champ libre aux explications magiques avant l’arrivée des soignants. Un correspondant de terrain résumait, fin mai, la situation à Mongbwalu d’une phrase : « il n’y a aucune capacité à faire face à Ebola. » Dans ce vide, la rumeur fait office de savoir.

Face à cela, la vérification tient en quelques faits simples, que chacun peut opposer aux audios qui circulent.

Le vrai du faux

  • « Ebola n’existe pas, c’est une invention. » Faux. Plus de neuf cents décès et plus de deux mille trois cents cas ont été confirmés en laboratoire par l’Institut national de santé publique et l’Organisation mondiale de la santé ; des équipes médicales soignent chaque jour des malades testés positifs.
  • « Les humanitaires répandent le virus ou volent des organes. » Faux. Aucune preuve n’étaye ces accusations. Ce sont au contraire les attaques contre les soignants qui font repartir l’épidémie, en dispersant les malades et en interrompant les soins.
  • « On enterre des cercueils vides pour faire croire à Ebola. » Faux. Les enterrements dignes et sécurisés suivent un protocole strict précisément parce que le corps d’un défunt d’Ebola est au maximum de sa contagiosité ; les manipuler soi-même expose la famille entière.

Ce que révèle cette épidémie, c’est qu’on ne l’éteindra pas seulement avec des laboratoires et des traitements. La détection a été décentralisée, le suivi des contacts atteint désormais un taux élevé, mais une part importante des nouveaux cas échappe encore aux listes, faute de confiance. Tant que les habitants verront dans une équipe de riposte une menace plutôt qu’un secours, la courbe refusera de fléchir. La riposte le sait, qui mise davantage sur la communication de proximité, l’implication des chefs coutumiers et religieux, et la traque des fausses nouvelles là où elles naissent, sur les groupes WhatsApp. Encore faut-il en avoir les moyens, quand les soignants de l’épicentre travaillent depuis des semaines sans être payés. Contre une souche sans vaccin homologué, la première arme n’est pas dans une seringue, elle est dans un message juste, transmis à temps par une voix que les gens croient.

Commentaires
B
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