Dialogue national : les cinq lignes rouges du pouvoir, et pourquoi l’opposition arme déjà le 15 août
Le président Félix Tshisekedi a convoqué un dialogue national, mais le cadre est déjà verrouillé : cinq lignes rouges côté pouvoir, un ultimatum de l'opposition au 15 août, un refus net de l'AFC/M23. Décryptage des conditions et des réactions de Nangaa, Sesanga et Ambongo.
Dialogue national : les cinq lignes rouges du pouvoir, et pourquoi l’opposition arme déjà le 15 août
AFP
Le président Félix Tshisekedi a annoncé le 17 juillet, au sortir d’une audience avec les confessions religieuses à la Cité de l’Union africaine, un « dialogue national inclusif, apaisé et résolument républicain ». L’intention se veut rassembleuse, mais le cadre, lui, est déjà verrouillé. Avant même qu’une feuille de route ne soit publiée, le pouvoir a fixé cinq conditions non négociables, l’opposition a accepté de s’asseoir tout en armant un compte à rebours au 15 août, et la coalition rebelle AFC/M23 a claqué la porte. Le dialogue le plus attendu de l’année s’ouvre ainsi encadré de lignes rouges qui, de part et d’autre, en disent long sur ce qu’il pourra, ou non, régler.
Les cinq lignes rouges du pouvoir
- La Constitution : pas de révision, le dialogue se tiendra « dans le strict respect de la Constitution ».
- Le Rwanda : les participants doivent « couper le lien » avec ce que Kinshasa qualifie d’agresseur.
- La justice : pas d’amnistie ni d’effacement des crimes commis dans l’Est ; les dossiers judiciaires restent intouchables.
- Le pouvoir : pas de partage de postes ni de gouvernement d’union, le modèle de Sun City 2002 est explicitement écarté.
- L’armée : pas d’intégration de combattants dans les forces armées, le volet militaire se traite à Doha et à Washington, pas à la table nationale.
Du côté du pouvoir, l’exercice sert d’abord à souder ce que le camp présidentiel appelle un « front intérieur » face à l’agression dans l’Est. Le porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya, a posé le cadre en termes de préalables : le premier est de « démontrer qu’on coupe le lien » avec le Rwanda, présenté comme le « bourreau » du pays. Les autres conditions tiennent en une phrase, le dialogue « ne sera ni un cadre de règlement d’intérêts particuliers ni une tribune pour des ambitions politiques ». Autrement dit, ni révision constitutionnelle, ni amnistie, ni partage de postes, ni intégration de groupes armés. Ces cinq verrous, que BETO a détaillés dès le 21 juillet, dessinent en creux un dialogue de cohésion nationale, non de repartage du pouvoir, et c’est précisément ce périmètre que l’opposition conteste.
L’opposition accepte la table, mais arme le calendrier
Réunie au sein de la Coalition pour l’Article 64, l’opposition a fait un pas et posé une menace. Le pas, c’est le report de la marche prévue le 22 juillet, décidé par Martin Fayulu, Moïse Katumbi, Jean-Marc Kabund, Augustin Matata Ponyo et Delly Sesanga à la demande des confessions religieuses. La menace, c’est un ultimatum : si le dialogue n’est pas officiellement convoqué au plus tard le 15 août, ou si les engagements restent sans suite, la coalition reprendra ses actions. Delly Sesanga a résumé l’état d’esprit d’une formule, « en acceptant le dialogue, nous ne renonçons pas au combat », en ajoutant que la confiance allait « aux pères de l’Église », pas au chef de l’État. La C64 pose du reste sa propre ligne rouge, symétrique de celle du pouvoir : la Constitution ne doit pas devenir « le prétexte » d’un changement, et le dialogue ne saurait déboucher sur un référendum.
C’est là que la question de savoir qui parlera au nom de l’opposition, et jusqu’où, devient explosive. La C64 réclame en préalable la libération des prisonniers politiques, l’arrêt des poursuites à caractère politique et le respect des libertés publiques, autant de demandes que le pouvoir n’a pas actées. Et l’exigence d’inclusivité se heurte à une contradiction que personne, à ce stade, n’a tranchée : comment inclure tout le monde tout en maintenant hors jeu, pour raisons judiciaires, des figures comme Joseph Kabila, condamné, ou Corneille Nangaa. La médiation confiée à la CENCO et à l’ECC avance sur cette ligne de crête, le cardinal Fridolin Ambongo ayant prévenu que « les conditions du dialogue seront précisées chemin faisant ».
Nangaa dit non, et rappelle que la guerre se traite ailleurs
La troisième voix est celle du refus pur et simple. Corneille Nangaa, coordonnateur de l’AFC/M23, la coalition dont les experts de l’ONU documentent le soutien rwandais, a rejeté toute négociation avec Kinshasa dans une vidéo diffusée le 21 juillet. Il y décrit un pouvoir « manipulateur » et juge que la crise « ne peut être résolue par de nouveaux compromis politiques », lui opposant un mot d’ordre de « refondation de l’État ». Sa sortie confirme surtout une évidence stratégique : le volet armé ne se joue pas à la table nationale mais dans les processus de Doha et de Washington, ce qui vide par avance le dialogue de Kinshasa de sa dimension militaire. Le pays se retrouve ainsi avec deux tables séparées, l’une politique et interne, l’autre militaire et internationale, sans garantie qu’elles convergent un jour.
Reste le fond, que les lignes rouges révèlent mieux que les discours. Le pouvoir veut un dialogue qui consolide les institutions sans les rouvrir ; l’opposition veut un dialogue qui décrispe et libère sans changer la Constitution ; l’AFC/M23 ne veut pas de dialogue du tout. Entre ces trois positions, la marge est étroite, et le calendrier la resserre encore. D’ici au 15 août, le pouvoir doit convoquer formellement la rencontre et publier une ordonnance fixant les critères d’entrée, sous peine de voir la rue revenir. Le dialogue n’a pas encore commencé qu’il porte déjà le poids de tout ce qu’il a promis de ne pas aborder.
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