Ebola en Ituri : l’épidémie a pris racine dans le pays de l’or
À Mongbwalu, les chercheurs d’or affrontent un dilemme : braver Ebola ou risquer la faim. L’épicentre de l’épidémie épouse le Kilo-Moto ; la mine, la déforestation et la contrebande de l’or vers Aru nourrissent la circulation du virus.
Ebola en Ituri : l’épidémie a pris racine dans le pays de l’or
AFP
À Mongbwalu, on continue de creuser. Dans les mines à ciel ouvert de ce coin de l’Ituri, des hommes et des femmes brisent la roche à mains nues, le corps pris dans une boue collante, serrés les uns contre les autres. Le virus Ebola circule à quelques kilomètres, parfois dans le puits d’à côté. S’arrêter, pourtant, c’est affronter une autre menace. « Ebola est bien réel, et cela nous terrifie. Mais si je reste chez moi, comment mes enfants mangeront-ils ? », confie à Africanews Justin Okaume, creuseur. Le dilemme tient en une phrase.
Ce n’est pas un hasard de géographie. L’épicentre de la dix-septième épidémie d’Ebola épouse la carte de l’or. Les zones de santé que l’Institut national de santé publique égrène dans ses bulletins — Mongbwalu, Kilo, Nizi, Aru — sont les vieux noms du Kilo-Moto, ce gisement que l’on exploitait déjà il y a un siècle. Ces terres tiennent aujourd’hui debout grâce à l’orpaillage : jusqu’à deux cent mille creuseurs, souvent d’anciens combattants, fouillent la seule concession de Mongbwalu. Au 24 juin, le pays comptait 1 155 cas confirmés et 304 décès, l’Ituri en concentrant l’essentiel ; à Mongbwalu même, des chiffres officiels rapportés sur place faisaient état de 209 cas et 89 morts.
Cette économie de la survie est une économie sans filet. Le creuseur cède une part de sa récolte à l’entreprise d’État Sokimo et au chef de puits, et ne garde qu’une fraction du métal arraché. Au-dessus de lui, des groupes armés — CODECO, Zaïre — tiennent l’essentiel des sites de Djugu et de Mahagi. Le Groupe d’experts de l’ONU décrivait l’an dernier une trentaine de carrés miniers devenus trop dangereux, et un système de contrebande qui draine l’or vers l’Ouganda en finançant les milices. Pour un homme dont le revenu se gagne au jour le jour, fermer la mine n’est pas une consigne sanitaire : c’est la faim.
Les épidémiologistes y ajoutent une couche que les creuseurs ne voient pas. Ebola est une zoonose, et son réservoir probable, les chauves-souris frugivores, vit dans la forêt. Or la mine et la déforestation grignotent cette forêt et rapprochent l’homme du réservoir. La mine fait davantage encore : elle entasse des corps dans la promiscuité et brasse des populations venues d’autres provinces et de l’autre côté de la frontière. « On nous parle de mesures préventives, mais comment les respecter ? Notre travail nous oblige à être en contact permanent », résume un autre mineur, Justin Uketi, cité par la même source. Le geste barrière s’arrête à l’entrée du puits.
Tout converge vers un nom : Aru. Ce point de passage du nord de l’Ituri est, selon l’ONU, l’un des couloirs par lesquels l’or congolais s’évade vers l’Ouganda. C’est aussi, depuis le 24 juin, la zone prioritaire du plan de riposte transfrontalière de quatre-vingt-dix jours que Kinshasa et Kampala viennent de lancer. La même route, les mêmes camions, les mêmes hommes : ce qui fait circuler le métal fait circuler le virus. Renforcer le laboratoire et le contrôle sanitaire à Aru, c’est se pencher, qu’on le veuille ou non, sur l’artère de la contrebande aurifère.
La RDC a déjà vu ce film. Entre 2018 et 2020, l’Ebola du Nord-Kivu et de l’Ituri — 3 481 cas, 2 299 morts, dans les mêmes provinces — avait montré ce qu’une épidémie fait à une économie de frontière. Les restrictions de mouvement avaient ralenti les échanges, désorganisé l’approvisionnement alimentaire, poussé les prix vers le haut et compliqué le transport des minerais. Derrière chaque barrière sanitaire, un marché qui se vide et une famille qui rogne sur les repas.
À Mongbwalu, le calcul reste celui du premier jour. La maladie tue, mais lentement, et pas tout le monde ; la faim, elle, arrive vite et vise les enfants d’abord. Tant que descendre dans la mine restera la seule façon de manger, les creuseurs descendront — le virus pour voisin de chantier.
À lire aussi
La RDC à l’heure des investisseurs : capitaux et infrastructures autour des mines
DRC Mining Week 2026 : vers une union sacrée pour relever le défi énergétique du pays