Enfants des rues à Kinshasa : la CNDH interpelle, l’État tarde
La Commission nationale des droits de l'homme alerte sur les enfants abandonnés dans les rues de Kinshasa. Une politique de l'enfant existe pourtant, mais elle laisse ces plus vulnérables dans l'angle mort.

Des anciens « shégués » dans le centre de réinsertion Oseper, à Kinshasa, en septembre 2019. OLIVIER PAPEGNIES / COLLECTIF HUMA
AFP
Le 29 juin 2026, la Commission nationale des droits de l’homme est montée au créneau. Dans une interpellation relayée deux jours plus tard par Radio Okapi, l’institution a alerté les autorités sur la présence grandissante d’enfants abandonnés dans les rues de Kinshasa, un phénomène qu’elle qualifie de violation des droits de l’enfant. Par la voix de son commissaire Jean Richard Tshibanda Nduba, la CNDH impute cette dérive à trois causes, les conflits familiaux, la pauvreté extrême et les accusations de sorcellerie, et appelle l’État à mettre en place, sans attendre, des mécanismes de protection et de réinsertion.
Le phénomène n’est pas nouveau, mais son ampleur donne le vertige. Dès avril 2024, le Réseau des éducateurs des enfants et jeunes de la rue, le REEJER, recensait près de cinquante mille enfants passés par les rues de Kinshasa en une décennie. Son président, le professeur Lino Pungi, projetait alors une spirale. « Imaginons que demain chacun de ces enfants fasse au moins deux enfants, on aurait en une génération, 100 000 individus dans la rue », avertissait-il. Le chiffre est un cumul sur dix ans, pas un instantané, mais il dit la profondeur d’un problème que la ville peine à endiguer.
Sur le papier, l’État a pourtant bougé. En décembre 2025, un atelier national a validé une Politique nationale de l’enfant, clôturée par la Première ministre Judith Suminwa Tuluka, qui a demandé de « veiller à l’intégration de cette politique nationale de l’enfant dans la planification nationale et provinciale ». Le texte, aligné sur le programme d’action du gouvernement, promet à chaque enfant protection et valorisation. Il n’aborde toutefois pas spécifiquement le sort des enfants en situation de rue, et c’est précisément ce vide que l’interpellation de la CNDH vient éclairer.
Le traitement réservé à ces enfants oscille, depuis des années, entre assistance et répression. Des opérations coup de poing, connues sous des noms comme « zéro shégué » ou la chasse aux « kuluna », ont périodiquement vidé les rues, en assimilant parfois l’enfant vulnérable au délinquant. C’est le glissement que redoutent les défenseurs des droits, celui qui fait d’une question sociale une affaire d’ordre public, et qui traite comme une menace ce qui est d’abord une détresse.
Face à l’État, ce sont surtout des associations qui tiennent la ligne. Des structures comme l’ORPER, l’OSEPER ou le REEJER hébergent, scolarisent et forment ces enfants à des métiers, de la couture à la menuiserie. Leurs moyens restent sans commune mesure avec l’ampleur de la tâche, une seule de ces organisations déclarant accompagner quelques centaines de mineurs par an, quand le REEJER estimait déjà, en 2024, à près de cinquante mille le nombre d’enfants passés par les rues de la capitale en une décennie. La générosité associative ne remplace pas une politique publique financée.
Pour Kinshasa, l’interpellation de la CNDH pose une question de cohérence. Une capitale ne se juge pas seulement à ses tours et à ses avenues rénovées, mais à la manière dont elle traite ses enfants les plus exposés. Nommer le phénomène, comme le fait la Commission, est un premier pas. Le suivant, plus exigeant, consiste à financer l’accueil, la médiation familiale et la réinsertion, plutôt que la seule évacuation des trottoirs. La dignité de ces enfants ne se mesurera pas au nombre de rues nettoyées, mais au nombre de vies remises debout.
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