Nettoyer Kinshasa en 90 jours : les promesses et les pièges de l’assainissement militaire
Au-delà des ordures, l’opération des « bâtisseurs » concentre les enjeux de la gouvernance de Kinshasa : militarisation du nettoyage, réinsertion contestée des kuluna, soupçons politiques et échec répété des campagnes de salubrité.
Nettoyer Kinshasa en 90 jours : les promesses et les pièges de l’assainissement militaire
AFP
Casquettes vissées, treillis et pelles à la main, ils sont des milliers à se déployer dans les rues de Kinshasa. L’image, soigneusement mise en scène, dit l’ambition du pouvoir : reprendre la main sur une capitale que la saleté submerge. Derrière l’opération des « bâtisseurs » se joue pourtant bien plus qu’une affaire de balais. Elle condense, en une séquence, les promesses et les impasses de la gouvernance urbaine congolaise.
Le premier enjeu est celui de l’échelle. Une campagne de 90 jours, même menée par 5 000 hommes, se mesure à un gouffre. Kinshasa produit chaque jour quelque 8 400 tonnes de déchets, dont un quart seulement est collecté, ne dispose que d’un site d’enfouissement contrôlé et grossit de près de 5 % par an. Le mal est structurel, ancien, et nourri par l’absence de planification : à peine 6,4 % de la superficie de la ville correspond à des quartiers correctement aménagés, selon la Banque mondiale.
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Deuxième enjeu, le choix de la méthode militaire. En confiant la salubrité au Service national plutôt qu’aux régies civiles, le chef de l’État acte un constat d’échec : la Régie d’assainissement de Kinshasa et les opérations municipales successives n’ont jamais tenu la distance. La discipline de la troupe est censée pallier la défaillance des institutions. Mais soigner une carence administrative par l’uniforme revient à traiter le symptôme, pas la cause.
Troisième enjeu, le plus délicat, la réinsertion des kuluna. Le pouvoir met en avant une réussite sociale : d’anciens délinquants armés de machettes transformés en travailleurs utiles, formés à un métier à Kaniama-Kasese. La lecture est séduisante. Elle bute pourtant sur une critique ancienne, formulée dès 2021 par le ministre des Droits humains, qui jugeait « attentatoire » le transfert forcé de ces jeunes. Entre rédemption et coercition, la frontière reste discutée.
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Quatrième enjeu, le climat politique. L’opération surgit en pleine bataille constitutionnelle, quelques jours après la répression d’un sit-in de l’opposition. De ce voisinage est née une accusation, selon laquelle ces ex-kuluna serviraient à mater la contestation. La vérification ne confirme pas ce lien : la répression du 12 juin est attribuée à la police et à la « Force du progrès », pas aux bâtisseurs. Mais le seul fait que la question se pose en dit long sur la défiance qui entoure tout déploiement d’hommes en treillis dans l’espace public.
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Reste l’enjeu de la mémoire. Kinshasa a connu Kin-Propre, Coup de poing, le projet européen Parau, puis Kin Bopeto. Chaque opération a nettoyé un temps, avant que les ordures ne reviennent, faute de filière pérenne de collecte et de traitement. Les bailleurs, eux, raisonnent en décennies : la Banque mondiale a engagé 500 millions de dollars dans le projet Kin Elenda, puis 200 millions contre les inondations urbaines. À côté de ces montants, une brigade de balayeurs, aussi disciplinée soit-elle, pèse peu.
L’assainissement de Kinshasa est ainsi devenu un test, et pas seulement de propreté. Il mesure la capacité d’un État à transformer un coup d’éclat en politique publique, à réinsérer sans contraindre, et à rassurer une population qui doute. Dans 90 jours, les caniveaux seront curés ou rebouchés. La vraie question est de savoir ce qu’il en restera au 91e jour.