Ebola en Ituri : près d’une alerte sur deux n’est pas investiguée dans les 24 heures, l’étage où l’épidémie se détecte
Le 23 juillet, l'Ituri a investigué 296 des 550 alertes reçues, soit 53,8 %, contre 96,7 % au Nord-Kivu. La dégradation est installée depuis fin juin. Le rapport de l'INSP continue d'écrire « cette amélioration » les jours de baisse, et aucun de ses douze défis ne porte sur l'investigation des alertes, alors que plus de huit nouveaux cas sur dix sont détectés hors des listes de contacts.
Ebola en Ituri : près d’une alerte sur deux n’est pas investiguée dans les 24 heures, l’étage où l’épidémie se détecte
AFP
Le 23 juillet, les équipes de surveillance de l’Ituri ont reçu 550 alertes. Elles en ont investigué 296 dans les vingt-quatre heures, soit 53,8 %. Le même jour, dans la province voisine du Nord-Kivu, 917 alertes sur 948 étaient traitées, soit 96,7 %. L’écart entre les deux provinces atteint 42,9 points, une soustraction que le rapport de situation numéro 070 ne fait pas lui-même. En Tshopo, neuf alertes sur trente-trois ont été investiguées, soit 27,3 %. À l’échelle nationale, 1 222 alertes sur 1 531 ont été traitées dans les délais. Le Nord-Kivu a reçu ce jour-là 398 alertes de plus que l’Ituri.
Une alerte n’est pas un contact. Le suivi des contacts, qui plafonne à 72,1 % en Ituri et fait l’objet du quatrième défi du rapport, consiste à surveiller des personnes déjà identifiées comme ayant croisé un malade confirmé. L’alerte est l’étage d’avant : un décès signalé dans une famille, un malade repéré par un relais communautaire, un corps intercepté à un point de contrôle. C’est le canal par lequel l’épidémie se découvre là où personne ne l’attendait. L’Organisation mondiale de la santé estimait le 17 juillet que plus de 80 % des nouvelles infections dues à la souche Bundibugyo sont détectées en dehors des listes de contacts connues. ONU Info ajoutait, le même jour, qu’environ deux tiers des victimes meurent dans les communautés sans avoir été prises en charge dans un établissement de santé.
Une dégradation installée depuis la fin juin
Le 23 juillet n’est pas un accident isolé. Sur les vingt-deux journées documentées entre le 27 juin et le 23 juillet, l’Ituri n’a dépassé 90 % que deux fois. Le 27 juin, la province était à 97,6 %, avec 290 alertes investiguées sur 297. Le plancher documenté est atteint le 15 juillet, à 28,1 %, et le rapport de ce jour-là l’écrit sans détour : « Le taux d’investigation de l’Ituri chute à 28,1 %. »
La séquence des dix derniers jours dessine une rechute continue. Après un pic à 90,9 % le 17 juillet, le taux iturien descend à 86,4 % le 18 juillet, 75,6 % le 19 juillet, 72,8 % le 20 juillet, 64,0 % le 22 juillet, puis 53,8 % le 23 juillet. Le Nord-Kivu, sur la même période, n’est jamais descendu sous 87 %. Le rapport du 21 juillet, qui compléterait la série, est absent du dépôt public de l’Institut national de recherche biomédicale, comme les numéros 043, 045, 059, 061 et 063.
Le rapport ne dit pas ce que deviennent les alertes laissées de côté. Le 23 juillet, 254 alertes ituriennes n’ont pas été investiguées dans les vingt-quatre heures, différence entre les deux lignes du tableau. La veille, la même soustraction en donnait 176. Or la ligne des alertes reportées de la veille, dans le tableau du 23 juillet, n’en compte que 18 pour l’Ituri. L’écart entre ces deux nombres n’est expliqué nulle part. Aucun rapport ne publie de délai d’investigation en heures, ni de ventilation par motif, ni de répartition par zone de santé.
Ce que le rapport écrivait avant, et ce qu’il écrit maintenant
Les rédactions antérieures nommaient le problème. Du 5 au 11 juillet, sept rapports consécutifs portent une mention explicite. Celui du 5 juillet est représentatif : « Le taux d’investigation a atteint 100% au Nord-Kivu et au Sud-Kivu, tandis qu’il s’est établi à 58,8 % en Ituri, mettant en évidence un besoin de renforcement des capacités d’investigation dans cette province. »
Le 18 juillet, une nouvelle formule apparaît, alors justifiée : le taux global venait de passer de 93,6 % à 94,6 %. « Cette amélioration reflète la réduction des reports d’investigation et la consolidation des données provenant des provinces affectées », écrit le rapport numéro 065. La phrase est ensuite recopiée à l’identique dans quatre rapports, y compris les 19 et 22 juillet, où le taux global reculait. Le 19 juillet, il perd douze points et tombe à 82,6 % sous cette formule. Le 23 juillet, elle réapparaît une dernière fois, doublée depuis la veille d’une seconde : « L’amélioration du taux d’investigation est liée à la réduction des reports d’investigation et au renforcement des équipes de surveillance dans les provinces affectées. » Le taux global auquel ces phrases se rapportent était passé de 79,5 % la veille à 79,8 %. La baisse de dix points, ce jour-là, concerne l’Ituri seul.
Le tableau des défis du même rapport en compte douze. Aucun ne porte sur l’investigation des alertes. Le quatrième traite du suivi des contacts et demande, dans sa colonne d’actions requises, de « former, déployer et motiver les relais communautaires (RECO) ; supervision renforcée ; investiguer la chute observée en Ituri ». La chute qu’il vise est celle de l’étage supérieur.
Le dénominateur, et ce qu’il empêche de conclure
Une réserve doit être posée, que le rapport ne lève pas. Le taux d’investigation rapporte les alertes traitées aux alertes reçues, et ce second nombre varie du simple au double d’un jour à l’autre en Ituri. Le 23 juillet, la province a enregistré 532 nouvelles alertes, son troisième plus haut volume de la série, derrière les 637 du 10 juillet et les 555 du 8 juillet. Une chute du pourcentage peut donc traduire une hausse de la remontée communautaire autant qu’une baisse de la capacité d’investigation. Les deux lectures sont défendables, et aucun rapport ne tranche : le nombre d’équipes d’investigation déployées en Ituri n’est publié nulle part, y compris le jour où le rapport évoque un renforcement des équipes de surveillance.
Ce que le terrain documente, ce sont les obstacles matériels. Le 9 juillet, à Lopa, dans le territoire de Djugu, le président de la société civile locale Freddy Lotsima décrivait des délais qui se comptent en jours. « Le plus grave, faute de moyens, les corps restent trois à quatre jours enfermés dans les maisons avant l’arrivée des équipes de riposte. C’est un danger pour tous. Nous demandons au gouvernement de doter immédiatement les équipes en véhicules et en carburant afin qu’elles puissent intervenir dans les 24 heures après chaque décès », déclarait-il. Le rapport du 23 juillet enregistre la remise de dix véhicules à l’inspection médicale de l’Ituri par la Première ministre. Le premier défi du même rapport pointe la mécanique décrite à Lopa : « Réticence aux prélèvements post-mortem (EDS/swabs), résistance communautaire et insécurité visant les équipes EDS (attaque au pont Muchanga, paralysie des activités à Nyankunde) ».
Les chiffres du pilier enterrements traduisent l’écart entre les provinces. Le 23 juillet, l’Ituri a reçu 89 alertes de décès, réalisé 71 enterrements dignes et sécurisés et 49 prélèvements. Le Nord-Kivu, le même jour, a prélevé 38 corps sur 40 alertes. Chaque décès communautaire non prélevé est un cas qui n’entrera jamais dans les 2 973 confirmés, et une chaîne de transmission qui ne sera pas remontée. Sur les 315 cas suspects validés le 23 juillet, 106 étaient des décès survenus dans les communautés, dont 62 en Ituri.
Le transport des corps déplace le problème d’une zone à l’autre. « Lorsqu’ils sont sur le point de mourir, les proches essaient de venir récupérer les corps et de les ramener dans leur propre communauté afin de leur offrir un enterrement digne, dans leur terre natale, ce que tout le monde souhaiterait faire dans n’importe quel autre contexte », expliquait le 17 juillet le porte-parole de l’Organisation mondiale de la santé, Christian Lindmeier. Un expert de l’Organisation internationale pour les migrations, Andrew Mbala, en tirait la conséquence : « Si nous ne gérons pas correctement les corps, si nous n’impliquons pas la communauté… cela signifie qu’il y aura plus de propagation au sein de la population. »
Reste une question sans réponse publique. Depuis le 27 juin, aucun responsable nommé de l’Institut national de santé publique, du Centre d’opérations d’urgence ou de la division provinciale de la santé de l’Ituri ne s’est exprimé sur la chute du taux d’investigation. Le taux figure chaque jour dans le tableau 3 du rapport. Ni Radio Okapi, ni Actualite.cd, ni les bulletins de l’Organisation mondiale de la santé ne l’ont traité depuis le 27 juin.