Les petits calculs entre politiciens autour de la Coupe du monde des Léopards
Majorité et opposition soutiennent les Léopards. Mais pas toujours pour les mêmes raisons. En cas de victoire, chacun voudra sa part de drapeau. En cas de couac, le Mondial peut très vite devenir une pièce à conviction dans le procès permanent de Kinshasa.
KINSHASA — Au Congo, même un corner finit par chercher un camp politique.
Quand les Léopards gagnent, tout le monde aime le maillot. Les ministres, les opposants, les gouverneurs, les influenceurs, les anciens candidats, les nouveaux patriotes, les cousins soudain spécialistes du pressing haut. Tout le monde était là. Tout le monde y croyait. Tout le monde avait toujours su que cette génération était spéciale. La victoire, chez nous, a beaucoup de pères. La défaite, elle, cherche souvent une mère à accuser.
La majorité soutient avec les symboles du pouvoir : accueil officiel, discours d’unité, promesses, cortèges, images au Palais du peuple, grands mots sur la cohésion nationale. Rien d’étonnant. Une équipe nationale qui gagne donne au pouvoir une matière rare : des sourires qui ne demandent pas de communiqué, des drapeaux qui ne ressemblent pas à un meeting, une émotion qui traverse les camps pendant quelques heures. Après la qualification, Félix Tshisekedi a promis à chaque joueur une maison, une voiture et une prime spéciale. C’était une récompense. C’était aussi une image politique parfaite.
L’opposition, elle, soutient autrement. Elle dit que les Léopards appartiennent au peuple, pas au pouvoir. Elle a raison sur le principe. Le maillot national ne peut pas devenir un badge de majorité. Mais l’opposition a aussi son vieux réflexe : transformer chaque panne, chaque retard, chaque restriction, chaque mauvaise communication en preuve que le régime ne sait rien faire. Ce n’est pas toujours faux. Mais à force, même le football devient un dossier à charge.
La séquence Ebola l’a montré. Quand les exigences sanitaires ont imposé des précautions aux Léopards avant leur entrée aux États-Unis, l’opposant Prince Epenge a publié un message repris en ligne : “Urgent : 21 jours d’isolement pour les Léopards avant d’atterrir aux USA à la Coupe du monde. Les partenaires de l’UDPS, quelle décision honteuse !” La phrase disait une colère. Elle disait aussi cette tentation congolaise de transformer une contrainte sanitaire internationale en frappe politique immédiate.
Litsani Choukran, fondateur de BETO, lui a répondu sur X avec une formule simple : “Ndeko Prince, tout ne mérite pas d’être politisé.” Il ajoutait, selon l’extrait indexé, que même Martin Fayulu n’aurait rien à gagner à se réjouir d’un malheur frappant l’équipe nationale. La réponse était moins une défense du pouvoir qu’un rappel de bon sens : on peut critiquer l’État sans transformer les Léopards en punching-ball.
C’est là que le sujet devient intéressant. Les politiques de Kinshasa aiment le football national, mais ils aiment surtout ce que le football national permet. La majorité aime l’unité quand elle peut apparaître au centre de l’unité. L’opposition aime la vigilance quand elle peut rappeler que derrière la fête, il y a l’organisation, les budgets, les primes, la FECOFA, le ministère, la santé publique et les comptes à rendre. Les deux ont une part de vérité. Les deux peuvent aussi en abuser.
En cas de victoire contre le Portugal ou de bon parcours, la majorité parlera de nation debout, de jeunesse conquérante, d’unité retrouvée. Elle aura raison de célébrer, mais tort de confisquer. En cas de défaite lourde ou de désordre administratif, une partie de l’opposition y verra une munition : voilà l’amateurisme, voilà la récupération, voilà la mauvaise gouvernance. Elle aura raison de demander des comptes, mais tort de donner l’impression que l’échec sportif arrange son récit.
Le piège est là. Les Léopards ne doivent pas devenir le terrain neutre où chacun vient installer son barnum politique. Ils ne sont ni la section sportive de l’Union sacrée, ni le département émotionnel de l’opposition. Ils sont l’équipe nationale. Ce qui, au Congo, devrait suffire. Mais ne suffit jamais.
Les joueurs, eux, n’ont pas demandé ce stage politique en plus. Ils doivent déjà gérer le Portugal, la Colombie, l’Ouzbékistan, les déplacements, la pression, l’attente de 52 ans, la mémoire de 1974 et la bulle sanitaire. Leur ajouter les appétits de Kinshasa, c’est presque de l’acharnement.
Alors oui, qu’on critique les primes si elles sont floues. Qu’on demande des comptes à la FECOFA si la communication est mauvaise. Qu’on interroge le ministère si la logistique se complique. Mais qu’on laisse au moins les Léopards jouer avant de les transformer en meeting à crampons. Le maillot est national. Il n’est pas disponible à la location politique.
Sources : Radio Okapi et Actualite.cd, promesses de maisons, voitures et primes après la qualification ; Actualite.cd, lecture politique des célébrations à Kinshasa ; extraits indexés X autour des messages Prince Epenge et Litsani Choukran ; Reuters/AP, contexte sanitaire et restrictions d’entrée aux États-Unis.
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