Mulongo : ce que dix mois de rupture d’antirétroviraux disent de la chaîne congolaise
Une évaluation du ministère de la Santé et de MSF constate à Mulongo des stocks d'antirétroviraux interrompus jusqu'à dix mois. Le suivi communautaire des personnes vivant avec le VIH mesure 90,6 % de structures en rupture dans le pays.
Mulongo : ce que dix mois de rupture d’antirétroviraux disent de la chaîne congolaise
AFP
Dans la zone de santé de Mulongo, province du Haut-Lomami, les stocks d’antirétroviraux ont été interrompus jusqu’à dix mois dans certaines structures. Le constat vient d’une évaluation conduite par le ministère de la Santé et Médecins sans frontières, et il est daté : « Une évaluation conjointe menée par Médecins Sans Frontières (MSF) et le ministère de la Santé en avril 2026 révèle une situation préoccupante qui compromet la prise en charge de maladies comme le paludisme, le VIH, la tuberculose et la malnutrition. » Il a été rendu public le 23 juillet, trois mois plus tard, par l’organisation médicale seule.
Ce que l’évaluation décrit tient en une phrase : « Ces ruptures concernent notamment les traitements antipaludiques, qui peuvent manquer jusqu’à trois mois, ainsi que les traitements antirétroviraux (ARV), dont les stocks peuvent être interrompus jusqu’à dix mois dans certaines structures. » Il s’agit de stocks manquants en formation sanitaire, pas d’une interruption de traitement établie pour un groupe de patients. Personne n’a publié la file active des personnes concernées, ni un seul décès imputé à cette rupture.
L’échelle de la zone donne la mesure du reste. « Répartie sur 26 aires de santé, la zone de santé de Mulongo compte 48 structures sanitaires », écrit l’organisation, pour près de 428 000 personnes. La prise en charge du VIH n’y est offerte que dans trois de ces structures, et le dépistage de la tuberculose dans deux. Un patient de Mulongo n’a donc pas d’alternative : si le stock manque là où il est suivi, il n’y a pas de guichet voisin. Une consultation coûte entre 2 500 et 7 500 francs congolais, et la prise en charge d’un paludisme grave peut dépasser 39 000 francs, près de cinq jours et demi de salaire minimum. La malnutrition, elle, n’a plus d’intrants ni d’organisation dans cette zone depuis 2018.
La chaîne est congolaise, et elle est écrite
Ce n’est pas la distance qui explique seule ce résultat. Le circuit du médicament essentiel en République démocratique du Congo est défini par des textes du ministère de la Santé publique, et il compte cinq maillons avant le patient. Le guide des centrales de distribution régionale, publié par le Programme national d’approvisionnement en médicaments essentiels, pose le statut de l’avant-dernier : « La CDR est mandatée par l’État pour exercer une mission de service public et d’intérêt général. » Ces centrales sont des associations sans but lucratif de droit privé, dimensionnées à raison d’une pour 3,5 à 4 millions d’habitants, et elles ne peuvent pas acheter seules : elles passent par la fédération nationale.
Le manuel du Programme national de lutte contre le sida décrit la suite, jusqu’à la formation sanitaire : « Il est à noter que l’approvisionnement de la ZS en RDC est assuré par la CDR. Etant donné que la ZS élabore une commande trimestrielle, le pharmacien de la ZS devra être renforcé sur l’élaboration de sa commande des médicaments et autres intrants ». La commande est trimestrielle. Dix mois de rupture représentent donc trois cycles de commande passés sans que le stock revienne.
Quelle centrale dessert Mulongo aujourd’hui, la question reste ouverte. Le guide du ministère identifiait pour cet espace la CEDIMEK, à Kamina, en la décrivant alors comme connaissant d’importantes difficultés. Son statut en 2026 n’a pas pu être établi. Médecins sans frontières, qui liste d’abord les routes dégradées, les longues distances et les inondations saisonnières, ne s’arrête pas là : « Elles sont également liées à des facteurs systémiques, notamment les défis de planification des besoins, la coordination entre les différents acteurs de la chaîne d’approvisionnement, la disponibilité des financements pour certains programmes de santé et la dépendance à certains appuis extérieurs. » L’ordre des termes compte. La planification et la coordination viennent avant le financement extérieur.
Mulongo n’est pas une exception, c’est la médiane
Trois semaines avant la publication de l’évaluation, un chiffre national est sorti, et il n’est pas venu d’une organisation étrangère. L’Union congolaise des organisations des personnes vivant avec le VIH conduit un suivi communautaire dans les formations sanitaires. Son plaidoyer du 2 juillet livre le résultat : « Les données collectées entre le quatrième trimestre 2025 et le premier trimestre 2026 indiquent que 90,6 % des structures de santé ont enregistré des ruptures de produits destinés à la prise en charge du VIH, 56,3 % pour la tuberculose et jusqu’à 47 % pour le paludisme. » Les provinces les plus touchées citées sont le Nord-Kivu, Kinshasa et le Kasaï-Oriental.
Neuf structures sur dix. Mulongo n’est pas un point aberrant sur une carte, c’est le cas ordinaire, documenté par des Congolais séropositifs comptant dans leurs propres centres de traitement. Le même travail relève que 11 % des bénéficiaires des services liés au paludisme au Nord-Kivu déclarent avoir payé pour des soins censés être gratuits, contre 5 % à Kinshasa et 1 % au Kasaï-Oriental. Et l’organisation nomme ses destinataires : « l’UCOP+ appelle les Programmes nationaux de lutte contre le VIH, la tuberculose et le paludisme, la PNAME, SANRU ASBL, le PNUD ainsi que les Divisions provinciales de la santé à prendre des mesures urgentes pour rétablir la disponibilité des médicaments, faire respecter la gratuité des services et renforcer durablement la qualité des soins au bénéfice des populations concernées. » Ce sont des institutions congolaises qui sont interpellées, pas des bailleurs.
L’alerte avait été donnée seize mois plus tôt
En mars 2025, la directrice de l’ONUSIDA en République démocratique du Congo décrivait déjà l’enchaînement. Elle posait d’abord l’acquis : « Le pays a réussi à mettre sous traitement 440.000 personnes vivant avec le VIH, soit au moins 87% des personnes ayant besoin de traitement ». Le pays compte environ 520 000 personnes vivant avec le VIH, dont 300 000 femmes et 50 000 enfants, pour 21 000 nouvelles infections et 11 000 décès liés au sida recensés en 2023. La riposte est financée à 80 % par le programme américain PEPFAR et le Fonds mondial, la contribution attendue du PEPFAR pour l’exercice 2025 s’élevant à 105 millions de dollars et couvrant le traitement de 209 000 personnes.
Elle posait ensuite la dépendance : « le traitement ne peut pas être assuré s’il n’y a pas une chaîne d’approvisionnement qui fonctionne bien ». Puis elle donnait un ordre de grandeur, tiré de la rupture provoquée à Goma par la crise de janvier 2025, sur les données des acteurs communautaires. Après quatre semaines, « environ 40% des personnes vivant avec le VIH qui bénéficient régulièrement du soutien de l’organisation, à domicile et autres, ne disposent plus de suffisamment de médicaments pour assurer la continuité de leur traitement ». Et : « Et 8% sont décédées ». Quatre semaines à Goma. Le communiqué de Mulongo parle de dix mois.
Le coordinateur médical adjoint de Médecins sans frontières situe la conséquence clinique sans avancer de bilan : « Lorsqu’un traitement n’est pas disponible à temps, certaines maladies peuvent s’aggraver et nécessiter une hospitalisation. L’absence de tests diagnostiques retarde également l’identification de maladies comme le paludisme, la tuberculose ou le VIH, réduisant les chances d’une prise en charge précoce. »
Depuis le 23 juillet, aucune institution congolaise ne s’est exprimée sur Mulongo. Ni le Programme national de lutte contre le sida, ni le programme national d’approvisionnement, ni la fédération des centrales, ni la division provinciale de la santé du Haut-Lomami, ni le bureau central de la zone de santé, ni le ministre de la Santé publique. L’évaluation porte pourtant la signature du ministère. Le premier élément vérifiable ne sera ni un communiqué ni une annonce de financement : ce sera la date de la prochaine livraison arrivée à Mulongo, et le nom de la centrale qui l’aura acheminée.
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