Procès Tshiwewe, Numbi et consorts : ce que cache une affaire militaire hors norme
Ouvert à Kinshasa, le procès de l’ex-chef d’état-major Christian Tshiwewe et de l’ancien inspecteur général John Numbi pose une question brûlante : la loyauté des FARDC face à l’AFC/M23 et au Rwanda en pleine guerre de l’Est.
Procès Tshiwewe, Numbi et consorts : ce que cache une affaire militaire hors norme
AFP
L’acte d’accusation lu devant la Haute Cour militaire ne raconte pas seulement une affaire judiciaire. Il dessine, en creux, la thèse d’un État qui soupçonne une partie de son propre appareil militaire d’avoir été travaillée par des loyautés parallèles, des contacts sensibles et une possible tentation de déstabilisation.
Ouvert le 4 juin à Kinshasa, le procès vise notamment le général d’armée Christian Tshiwewe Songesha, ancien chef d’état-major général des FARDC, le général d’armée John Numbi, ancien inspecteur général des FARDC, ainsi que plusieurs officiers supérieurs et Pascal Nyembo Muyumba, ancien directeur général du CEEC. La première audience a porté sur l’identification des prévenus, la lecture des griefs et le renvoi de l’affaire au 25 juin.
Un ancien chef de l’armée dans le box
Le nom de Christian Tshiwewe donne à ce procès une dimension exceptionnelle. Jusqu’en décembre 2024, il était le plus haut responsable militaire opérationnel du pays. Il avait été remplacé par le lieutenant-général Jules Banza Mwilambwe lors d’un vaste remaniement de l’armée, dont l’ordonnance lue à la RTNC n’avait pas donné les raisons.
Selon les éléments du dossier rapportés par Jeune Afrique, l’accusation le vise principalement sur trois axes : la détention présumée d’un important arsenal découvert dans sa résidence du boulevard du 30-Juin, sa participation alléguée à un complot armé visant le pouvoir, et l’utilisation de plusieurs officiers à titre personnel en dehors des règles normales de mise à disposition.
C’est la combinaison de ces trois volets qui rend l’affaire lourde. Une arme isolée peut être discutée. Un contact peut être interprété. Un propos politique peut relever d’une faute disciplinaire. Mais, dans la logique du parquet militaire, armes, réunions présumées, réseaux d’officiers et contexte de guerre formeraient un ensemble cohérent : celui d’un dispositif susceptible de menacer l’ordre constitutionnel.
À ce stade, cette lecture reste celle de l’accusation. La défense devra précisément contester le lien entre ces éléments, leur matérialité, leur destination réelle et leur imputabilité personnelle à l’ancien chef d’état-major.
Ce que révèle la lecture de l’acte d’accusation
La lecture de l’acte d’accusation transmise à BETO montre que le dossier ne se limite pas à Christian Tshiwewe. Plusieurs griefs semblent viser des co-prévenus et éclairent l’architecture générale retenue par le ministère public.
L’un des passages les plus sensibles concerne la trahison présumée. L’accusation évoque des contacts téléphoniques attribués à des cadres de l’armée rwandaise, dont le général-major Vincent Nyakarundi, chef d’état-major de l’armée de terre rwandaise. Dans le contexte de la guerre à l’Est, le parquet présente ces contacts comme des indices d’une possible transmission ou disponibilité d’informations sensibles au profit d’une puissance étrangère.
C’est un point central du procès : posséder un contact ne suffit pas nécessairement à établir une trahison. La cour devra déterminer s’il existe, derrière ces numéros, des échanges réels, des instructions, des informations livrées, ou une intention démontrable de nuire à la défense nationale. Autrement dit, le débat ne portera pas seulement sur ce qui était enregistré dans un téléphone, mais sur ce qui a éventuellement été fait avec ces contacts.
Un autre volet concerne la propagande présumée en faveur de l’AFC/M23. L’acte lu à l’audience évoque le transfert de messages affirmant notamment que le Grand Katanga serait acquis à la cause du M23, ainsi qu’une vidéo appelant à l’occupation rapide d’Uvira. Là encore, la qualification dépendra du rôle exact du prévenu : a-t-il simplement reçu et retransmis un contenu ? L’a-t-il approuvé ? L’a-t-il utilisé pour convaincre d’autres militaires ? C’est cette frontière entre circulation d’un message, adhésion politique et propagande active que la Haute Cour devra trancher.
Le troisième volet touche à la discipline militaire. L’acte relève plusieurs commentaires politiques attribués à un officier, sur Félix Tshisekedi, l’ANR, Vital Kamerhe ou encore certains responsables de l’Union sacrée. Pour le parquet, ces propos violeraient la consigne d’apolitisme de l’armée. Pour la défense, il pourrait s’agir de conversations privées, insuffisantes pour caractériser une infraction lourde. Le procès devra donc dire si ces échanges relèvent d’une simple opinion personnelle ou d’une implication politique incompatible avec le statut militaire.
L’ombre de Numbi et de l’ancien système
Le dossier prend une autre dimension avec John Numbi. Absent à l’ouverture du procès, il fait partie des prévenus pour lesquels l’auditeur général a requis la poursuite par défaut, avec Pascal Nyembo Muyumba et John Chinyabuuma Kamukinde, présentés comme étant en fuite.
John Numbi n’est pas un nom ordinaire dans l’histoire sécuritaire congolaise. Ancien patron de la police puis inspecteur général des FARDC, il demeure associé à l’ancien système Kabila et à plusieurs dossiers judiciaires sensibles. Dans ce procès, l’accusation le présente comme l’un des acteurs d’un réseau présumé de déstabilisation, avec un rôle allégué de coordination, d’incitation et de financement.
Le contexte politique renforce la portée du dossier. Joseph Kabila a lui-même été condamné à mort par une haute cour militaire en septembre 2025 pour trahison et crimes de guerre, sur fond d’accusations de collaboration avec le M23 soutenu par le Rwanda, accusations que son camp a dénoncées comme politiques.
Le procès Tshiwewe-Numbi s’inscrit donc dans une séquence plus vaste : celle d’un État qui cherche à couper ce qu’il présente comme des relais internes de l’AFC/M23, y compris dans les milieux militaires ou liés à l’ancien pouvoir.
Le vrai enjeu : la loyauté de l’armée en temps de guerre
La RDC et l’ONU accusent depuis plusieurs années le Rwanda de soutenir le M23, ce que Kigali dément. En mars 2026, les États-Unis ont sanctionné la Rwanda Defence Force et plusieurs hauts responsables militaires rwandais, estimant que les gains de l’AFC/M23 n’auraient pas été possibles sans appui rwandais.
Dans ce contexte, les chefs d’accusation prennent une portée particulière. Complot, trahison, apologie du terrorisme, violation des consignes, détention illégale d’armes et incitation de militaires à enfreindre la discipline ne sont pas de simples qualifications techniques. Ils disent la peur d’un commandement fragmenté, d’une armée traversée par des fidélités concurrentes et d’un État qui redoute que la guerre de l’Est trouve des relais à Kinshasa.
C’est là que se situe l’enjeu du procès. S’il établit les faits, il révélera une faille majeure au sommet de l’appareil militaire congolais. S’il échoue à les démontrer, il alimentera l’idée d’un dossier politique construit autour de soupçons et de rivalités internes.
Pour l’heure, les prévenus présents restent présumés innocents. Mais la lecture de l’acte d’accusation montre déjà l’ampleur du dossier : la Haute Cour militaire ne juge pas seulement des officiers. Elle est appelée à dire si, au cœur même des FARDC, un réseau a tenté de jouer contre l’État au moment où celui-ci affronte l’une de ses plus graves crises sécuritaires.