Butembo : deux structures de santé incendiées en 48 heures, ce qui est établi
Le poste de santé Zawadi puis le centre médical Chrinovic ont brûlé les 28 et 29 juillet 2026 à Butembo. Les auteurs sont inconnus, la rumeur accuse les soignants, et la létalité locale d’Ebola a atteint 78 %.
Photo de la manifestions de ce jeudi 11 septembre à Butembo
AFP
Dans la nuit du 27 au 28 juillet 2026, le poste de santé Zawadi a brûlé dans la cellule Kyaghala, commune de Bulengera, à Butembo. La nuit suivante, celle du 28 au 29 juillet, le centre médical Chrinovic a brûlé à Kavikene, commune de Vulamba, à quelques kilomètres de là. Dans les deux cas, les auteurs restent inconnus. Le président de la société civile de Bulengera, John Kameta, s’en tient à une phrase : « Le poste de santé Zawadi a été incendié par des personnes jusqu’à présent non identifiées ».
Ces deux feux sont arrivés dans une ville où la 17e épidémie d’Ebola tue plus qu’ailleurs. Au 30 juillet, la zone de santé de Butembo comptait 82 cas confirmés et 64 décès, soit une létalité de 78,0 %, et la zone voisine de Katwa 166 cas et 100 décès, à 60,2 %. Le Nord-Kivu entier était à 366 cas et 242 décès, avec une létalité de 66,1 %, quand la moyenne nationale s’établissait à 44,0 % pour 3 605 cas confirmés et 1 587 décès.
La version qui circule, et ce qui la soutient
Des responsables communautaires ont avancé une explication : des soignants déclareraient délibérément des patients comme cas d’Ebola, ou les contamineraient, pour justifier leur transfert vers les centres de traitement. Le compte rendu qui rapporte cette accusation ajoute dans la même phrase qu’« aucune preuve factuelle ne vient cependant étayer ces allégations ».
L’accusation n’est pas neuve à Butembo. Elle a une histoire documentée : entre 2018 et 2020, pendant la dixième épidémie, la RDC a totalisé 406 signalements d’attaques contre les soins de santé pour la seule année 2019, un volume qui, additionné à celui des territoires palestiniens occupés, représentait les deux tiers des incidents rapportés dans le monde cette année-là. L’analyse triennale du système de surveillance de l’Organisation mondiale de la santé rattache ces attaques à la méfiance et à l’incompréhension de la maladie dans un environnement déjà fragile, un mécanisme que notre enquête sur la désinformation dans l’Est a documenté pour l’épidémie en cours.
Ce que les documents de la riposte établissent pour 2026 est plus étroit et plus précis. Le rapport de situation du 25 juillet de l’Institut national de santé publique range parmi les obstacles opérationnels : « Réticence aux prélèvements postmortem (EDS/swabs), résistance communautaire et insécurité visant les équipes EDS ». Le rapport du 30 juillet documente un incident daté et localisé : « Au Nord-Kivu, le 29 juillet à 17 h 30, l’équipe d’enterrements dignes et sécurisés accompagnée par les services de sécurité a été prise à partie à Kasitu, à 6 km de Beni sur la route de Mangina, lors de la mise en terre d’un corps confirmé ». Des tirs de sommation ont dispersé les perturbateurs, sans dégât matériel ni humain.
Deux incidents distincts sont donc établis pour la dernière semaine de juillet : une opposition à une inhumation près de Beni, et deux incendies à Butembo dont les auteurs ne sont pas identifiés. Le premier est rattaché à la riposte par le document qui le rapporte. Les seconds ne le sont par aucun.
La même nuit, à Bulengera, des hommes armés tuaient et volaient
Le poste de santé Zawadi n’a pas brûlé dans une nuit ordinaire. Dans les quartiers Mukuna et Kyaghala, la même nuit du 27 au 28 juillet, des assaillants ont blessé grièvement une femme à l’arme blanche, dépouillé plusieurs ménages et abattu par balles un jeune étudiant. À Kyaghala, une jeune femme enlevée a été retrouvée avec de graves blessures. Les autorités urbaines ont ouvert une enquête policière et judiciaire.
Butembo connaît ce type de série. Une attaque armée y a visé le centre d’isolement des cas suspects de l’Hôpital général de référence de Kitatumba dans la nuit du 7 au 8 juillet : le policier de garde a été agressé à l’arme blanche avant que la chambre d’isolement ne soit incendiée, et les enquêteurs ont retrouvé sur place un couteau, un bidon d’essence de cinq litres et des allumettes. Muhindo Wasivinywa, coordinateur du Réseau des défenseurs des droits humains, avait alors déclaré : « Le REDHO regrette la résistance manifestée par certaines personnes à l’égard des équipes de la riposte ». Un mois plus tôt, le 16 juin, le chef de la division provinciale de la santé du Nord-Kivu signait un avis de recherche après l’extraction de force de deux patientes confirmées positives du centre hospitalier adventiste de Wanamahika, à Mutiri : une mère et son enfant de six ans et demi, sortis de l’établissement par des individus portant des blousons semblables à ceux du personnel soignant.
Ces trois épisodes visent des lieux de soins, comme les centres saccagés et le médecin ligoté recensés en juin et comme l’hôpital de Nyakunde attaqué en juillet. Le premier a un mobile rattaché à la riposte par les acteurs qui l’ont documenté. Les deux incendies de fin juillet, eux, se produisent dans un contexte où des maisons ont été pillées et un homme tué la même nuit, à quelques rues. Attribuer les feux à la seule défiance envers Ebola revient à trancher une enquête qui vient d’être ouverte.
Deux jours avant le premier incendie, l’État sommait les cliniques privées de changer
Le 26 juillet, la coordination provinciale de la santé réunissait les structures sanitaires privées des zones de Butembo, Musienene et Katwa. Prisca Luanda Kamala, coordonnatrice principale chargée de la santé dans la province, leur a demandé la notification des alertes, la collaboration étroite avec les chefs de section et les piliers de la riposte, le transfert immédiat des patients suspects au lieu de leur maintien sur place, et l’alerte de l’équipe d’enterrements dignes après un décès. Le bilan cité ce jour-là dans les zones concernées était de 275 cas confirmés et 172 décès.
La demande vise un mécanisme précis : un malade retenu dans une structure privée contamine d’autres patients, des soignants et sa famille avant d’être transféré. Elle place aussi les cliniques privées sous une pression publique nouvelle, quarante-huit heures avant que deux structures de santé ne brûlent. Le statut exact des deux établissements incendiés, leur agrément et leur appartenance au réseau visé par ce rappel à l’ordre ne sont précisés par aucune des sources disponibles.
La riposte, elle, avance sur d’autres fronts, malgré des soignants longtemps impayés. Au 30 juillet, l’épidémie touchait 49 zones de santé sur 140, dans cinq provinces, avec 73 nouveaux cas confirmés sur la seule journée, dont 52 en Ituri, 15 au Nord-Kivu et 6 au Haut-Uélé. L’Ituri concentre 88,1 % des cas cumulés et 82,6 % des décès. Le Nord-Kivu pèse moins dans le volume, davantage dans la mortalité.
Ce que Butembo a perdu en cinq jours
Entre le rapport du 25 juillet et celui du 30, la zone de santé de Butembo est passée de 70 cas confirmés et 48 décès à 82 cas et 64 décès. Seize morts de plus en cinq jours, pour douze cas supplémentaires. La létalité locale est montée de 68,6 % à 78,0 %.
Ces chiffres décrivent des malades qui arrivent tard, ou qui n’arrivent pas, quand la bataille se perd à domicile. C’est le point où la rumeur cesse d’être une opinion et devient une donnée épidémiologique. Umbo Salama, spécialiste en communication, plaide pour une autre méthode : « la sensibilisation doit s’appuyer sur les chefs de villages, les notables et les leaders d’opinion influents ». Le président de la société civile de Bulengera, lui, attend l’enquête.
Ce qui manque
L’identité et le mobile des auteurs des deux incendies ne sont pas établis. L’enquête policière et judiciaire ouverte le 28 juillet n’a pas rendu ses conclusions, et aucun communiqué de la police urbaine n’a été publié depuis.
Aucun décompte cumulé des attaques contre la riposte depuis le 15 mai 2026 n’est publié. Les rapports de situation signalent les incidents au cas par cas, ce qui interdit de mesurer si leur fréquence augmente ou reflue. Le rapprochement avec 2019 et ses 406 signalements reste donc une comparaison impossible à faire.
Le prochain rapport de situation dira si la létalité de Butembo continue de monter. Au-dessus de 78 %, ce ne sera plus un problème de rumeur : ce sera un problème d’accès aux soins.
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