Économie Au Rwanda, la flambée du carburant révèle une économie sous pression

Au Rwanda, la flambée du carburant révèle une économie sous pression

L’essence a bondi de près de 80 % en un an à Kigali. Derrière la flambée du carburant se lit une économie rwandaise exposée aux chocs mondiaux, aux nouvelles taxes et à une défiance diplomatique croissante liée à la guerre dans l’est de la RDC.

Au Rwanda, la flambée du carburant révèle une économie sous pression
AFP

La Rédaction
Kinshasa - 8 JUIN 2026 - 21:47 WAT · 6 min de lecture

À Kigali, le prix du carburant est devenu un indicateur politique. Selon les dernières données de GlobalPetrolPrices, l’essence se vendait au Rwanda à 2 938 francs rwandais le litre, soit environ 2,01 dollars, au 1er juin 2026. C’est moins que les 2,5 dollars qui circulent sur certains réseaux, mais cela suffit à mesurer l’ampleur du choc : le litre d’essence a augmenté de près de 80 % en un an.

La hausse touche directement les ménages, les transporteurs et les petits commerçants. En avril déjà, l’Autorité rwandaise de régulation des services publics, RURA, avait fixé le prix maximal de l’essence à 2 303 francs rwandais le litre et celui du diesel à 2 205 francs, tout en révisant les tarifs du transport public à Kigali et sur les lignes interurbaines. RURA justifiait ces ajustements par les tendances du marché international et par les mesures gouvernementales destinées à amortir les fluctuations mondiales.

Un choc pétrolier, mais pas seulement

La flambée du carburant n’est pas propre au Rwanda. Depuis le début de la crise énergétique liée à la guerre en Iran, plusieurs pays africains dépendants des importations pétrolières ont relevé leurs prix à la pompe. Reuters rapportait en avril que les prix du carburant avaient fortement augmenté sur le continent, avec des hausses importantes au Ghana, au Malawi, en Tanzanie, en Mauritanie, en Gambie, au Botswana et au Mali.

Mais dans le cas rwandais, le choc extérieur rencontre une fragilité interne. Le Rwanda reste une économie enclavée, dépendante de ses importations énergétiques, avec un modèle de croissance soutenu par l’investissement public, l’aide extérieure, les emprunts et les services. Le gouvernement a prévu une hausse de 21 % des dépenses publiques pour l’exercice 2025-2026, avec un budget d’environ 7 000 milliards de francs rwandais, financé notamment par les recettes domestiques, les emprunts extérieurs et les dons.

Ce budget introduisait aussi de nouvelles mesures fiscales, dont une taxe touristique et le rétablissement de la TVA sur certains produits, notamment le carburant. Dans une économie où le transport irrigue les marchés, l’agriculture, les chantiers et les services urbains, chaque hausse à la pompe se diffuse rapidement dans les prix.

La guerre en RDC pèse sur l’image de Kigali

À cette pression économique s’ajoute un coût diplomatique croissant lié au rôle attribué au Rwanda dans la guerre de l’Est congolais. Kigali nie soutenir le M23 et affirme agir pour sa sécurité face aux FDLR. Mais les accusations internationales se sont durcies. En juillet 2025, Reuters a rapporté qu’un rapport d’experts de l’ONU accusait le Rwanda d’exercer un commandement et un contrôle sur le M23, avec une estimation conservatrice de 6 000 soldats rwandais actifs dans le Nord-Kivu et le Sud-Kivu.

L’Union européenne a ensuite imposé des sanctions à plusieurs responsables liés au M23 et à des officiers de la Rwanda Defence Force. Elle a aussi ciblé Francis Kamanzi, patron du Rwanda Mines, Petroleum and Gas Board, ainsi que la raffinerie Gasabo Gold Refinery, accusée d’importer illégalement de l’or depuis des zones contrôlées par le M23 en RDC.

Ces sanctions ne suffisent pas, à elles seules, à expliquer le prix de l’essence à Kigali. Mais elles modifient l’environnement économique du Rwanda. Elles affectent sa réputation, compliquent certaines coopérations et fragilisent le récit d’un pays présenté depuis des années comme un modèle de stabilité, d’efficacité administrative et d’attractivité internationale.

L’aide extérieure devient plus incertaine

La pression ne vient pas seulement de Bruxelles. L’Allemagne a suspendu de nouveaux engagements d’aide au développement envers Kigali en mars 2025, en invoquant le rôle du Rwanda dans le conflit en RDC et en appelant le pays à cesser son soutien au M23. Berlin avait auparavant engagé 93,6 millions d’euros d’aide pour la période 2022-2024.

Le Royaume-Uni a également durci sa position. David Lammy, alors chef de la diplomatie britannique, avait averti que plus d’un milliard de dollars d’aide internationale au Rwanda était « sous menace » en raison de sa participation présumée à l’offensive en RDC. Londres avait ensuite annoncé la suspension d’une partie de son aide bilatérale, la limitation des activités de promotion commerciale et l’arrêt de certaines formations militaires.

La Belgique, de son côté, s’est retrouvée au cœur d’une rupture diplomatique avec Kigali. Le Rwanda a renoncé à des programmes belges d’aide au développement d’un montant de 120 millions d’euros prévus entre 2024 et 2029, après que Bruxelles a plaidé pour des sanctions contre Kigali à la suite de la chute de Goma et de Bukavu aux mains du M23 et des troupes rwandaises, selon Le Monde.

Le prix d’une stratégie régionale

Le Rwanda conserve des atouts. Sa croissance reste élevée : le gouvernement prévoit 7,1 % en 2025 et 7,5 % en 2026, après 8,9 % en 2024. Mais cette croissance ralentit, tandis que l’économie dépend largement de l’agriculture, du tourisme et de l’industrie manufacturière.

C’est dans ce contexte que la hausse du carburant prend un sens plus large. Elle ne dit pas seulement que le pétrole est cher. Elle montre une économie exposée aux chocs extérieurs, contrainte de lever davantage de recettes, dépendante de financements internationaux et désormais confrontée à une défiance diplomatique croissante.

La guerre en RDC a longtemps été présentée par Kigali comme un enjeu sécuritaire. Mais elle devient aussi un enjeu économique. Les sanctions européennes, les suspensions d’aide, les critiques occidentales, la pression congolaise sur les partenariats sportifs et touristiques de Kigali, ainsi que les accusations autour des minerais de conflit abîment progressivement l’avantage stratégique du Rwanda : son image.

À la pompe, le consommateur rwandais ne paie pas directement une sanction européenne ou une déclaration diplomatique. Il paie d’abord un carburant importé, un choc mondial et des choix fiscaux internes. Mais derrière le litre d’essence devenu très cher se dessine une réalité plus politique : le coût de la guerre de l’Est congolais commence à dépasser le champ militaire. Il atteint désormais la réputation, les finances publiques et le quotidien des Rwandais.

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B
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