Santé Qui est Steve Ahuka, le virologue que Tshisekedi met à la manœuvre contre Ebola : ce qu’il sait faire, ce qu’il pourra changer
Santé

Qui est Steve Ahuka, le virologue que Tshisekedi met à la manœuvre contre Ebola : ce qu’il sait faire, ce qu’il pourra changer

L'Institut national de recherche biomédicale (INRB) à Kinshasa, au cœur de la riposte congolaise aux épidémies.

Qui est Steve Ahuka, le virologue que Tshisekedi met à la manœuvre contre Ebola : ce qu’il sait faire, ce qu’il pourra changer
AFP

La Rédaction
Kinshasa - 14 JUILLET 2026 - 08:49 WAT · 5 min de lecture

Il était cinq heures du matin quand le téléphone du docteur Daniel Mukadi a sonné, pendant la dixième épidémie d’Ebola. Au bout du fil, son mentor, le professeur Steve Ahuka-Mundeke, chef du département de virologie de l’Institut national de recherche biomédicale, allait droit au but. Une flambée venait d’être détectée à Beni, un avion attendait dans trente minutes, et la discussion s’arrêtait là. « Je ne te demande pas ton avis, tu dois y aller », se souvient l’intéressé dans un entretien à l’Institut de médecine tropicale d’Anvers. Ce style de commandement, sec et sans comité, est celui que le président Félix Tshisekedi vient de placer à la tête de la riposte de terrain contre l’épidémie qui ravage l’Ituri.

Derrière le titre de manager terrain, désigné le 13 juillet 2026 à l’issue de la Task Force nationale, se cache l’un des scientifiques congolais les plus aguerris aux virus mortels. Médecin, titulaire d’un master de médecine tropicale de l’université de Nagasaki et d’un doctorat de Montpellier, professeur de microbiologie à l’université de Kinshasa, Steve Ahuka dirige la virologie de l’INRB, l’institut du professeur Jean-Jacques Muyembe, codécouvreur du virus Ebola en 1976 et colauréat du prestigieux prix Virchow 2026. C’est dans ce sillage, celui d’une école congolaise de la riposte aux épidémies, que le nouveau manager a bâti sa réputation.

Son plus grand fait d’armes reste la dixième épidémie d’Ebola, la plus longue et la plus meurtrière de l’histoire du pays, entre 2018 et 2020 dans l’est. Sous sa conduite, la virologie de l’INRB a déployé treize laboratoires de terrain dans trois provinces, analysé près de 230 000 échantillons et ramené le délai de diagnostic à moins de quatre heures grâce à la technologie GeneXpert, selon une étude publiée par les Centres américains de contrôle des maladies dont il est l’auteur principal. C’est dans ce dispositif qu’a été mené l’essai clinique qui a changé la donne, en démontrant que deux traitements à base d’anticorps faisaient chuter la mortalité sous la barre des 35 %. L’un d’eux, le mAb114, avait été isolé à partir des cellules d’un survivant congolais de l’épidémie de Kikwit de 1995, dont le sang gardait la mémoire du virus onze ans après l’infection.

L’homme a récidivé face à d’autres crises. Nommé gestionnaire d’incidents de la riposte nationale contre la Covid-19, il a structuré le dépistage à l’échelle du pays et le suivi génomique des variants. Et avant même sa désignation de lundi, il était déjà le référent diagnostics de la riposte contre l’actuelle épidémie, intervenant en mai devant une consultation scientifique internationale pour pointer les faiblesses du dispositif. Sa carrière dessine ainsi le profil d’un homme de laboratoire doublé d’un chef de terrain, rare combinaison dans un pays qui manque des deux.

Ce que sa nomination peut changer tient d’abord à un mot, la coordination. Ahuka lui-même a identifié le mal congolais, la fragmentation. « La double structure administrative dans l’est de la RDC, entre zones gouvernementales et zones tenues par les rebelles, fragmente la surveillance et retarde le diagnostic », résumait-il en mai, dénonçant aussi la multiplication des agences qui se marchent sur les pieds. Un manager terrain unique répond à ce besoin de commandement unifié, capable de rapprocher les laboratoires des foyers, de redéployer les machines en vingt-quatre heures, d’articuler le traçage des contacts et les enterrements sécurisés, et de remettre les communautés au centre. Car le point le plus fragile n’est pas technique mais humain, l’incendie d’un centre de traitement à Rwampara et les agressions contre les relais communautaires à Bunia ont rappelé combien la défiance peut faire dérailler une riposte.

Sa force, cette fois, ne sera pourtant pas la même qu’en 2019. La souche en cause, dite Bundibugyo, est plus de 30 % différente des autres virus Ebola, au point de rendre inopérante une partie des outils conçus pour la souche Zaïre. Surtout, il n’existe à ce jour aucun vaccin ni aucun traitement homologué contre cette souche, quand la riposte précédente avait pu s’appuyer sur des anticorps déjà éprouvés. L’atout d’Ahuka est donc organisationnel et diagnostique, là où son expérience se transpose directement, bien plus qu’un arsenal médical prêt à l’emploi. Il devra reconstruire une partie des capacités de dépistage pour une souche que les plateformes automatisées ne reconnaissent pas.

Il serait imprudent d’attendre d’un seul homme le renversement d’une épidémie qui progresse plus vite qu’elle n’est contenue. Un manager, aussi compétent soit-il, ne paie pas les primes des soignants en grève, ne sécurise pas les zones minées par les groupes armés et ne comble pas le déficit de financement de la riposte. Ce que sa nomination apporte, c’est une méthode et une autorité, celles d’un homme qui a déjà vu Ebola reculer et qui sait par quels gestes concrets on l’y contraint. Le reste dépendra des moyens qu’on mettra derrière lui, et du temps, dont la maladie, elle, ne lui laisse guère.

Commentaires
B
Cet article respecte les principes de transparence éditoriale de BETO. En savoir plus ›
Et aussi…