Espace civique : à Genève, l’ONU alerte sur la RDC, Kinshasa oppose la priorité de l’Est
Devant le Conseil des droits de l'homme, une commission de l'ONU décrit une situation d'une gravité exceptionnelle. Kinshasa, qui conteste le récit d'un espace civique verrouillé, met en avant l'agression à l'Est.
Un projet de résolution sur la situation dans l'Est de la République démocratique du Congo (RDC) doit être discuté vendredi au Conseil des droits de l'homme de l'ONU à Genève (archives).
AFP
Le 29 juin 2026, au Palais des Nations à Genève, la Commission d’enquête indépendante des Nations unies sur le Nord-Kivu et le Sud-Kivu a présenté un point oral devant la 62e session du Conseil des droits de l’homme. Son président, Arnauld Akodjenou, y a livré un constat sévère. « Les informations portées à notre attention font état d’une situation d’une gravité exceptionnelle », a-t-il déclaré, au terme d’une mission qui a entendu à Kinshasa quelque trente-cinq organisations de la société civile. Le rapport vise d’abord les violences de l’est du pays, mais il rouvre un débat plus large sur les libertés en République démocratique du Congo.
Ce débat ne date pas de cette session. Depuis plus d’un an, des organisations de défense des droits humains documentent un resserrement de l’espace civique et médiatique congolais. Dans son rapport mondial 2026, Human Rights Watch résume ce constat en une formule, « l’espace civique et médiatique est demeuré restreint ». L’organisation et le CIVICUS Monitor recensent des arrestations d’opposants relâchés sans charge, des journalistes tués ou détenus, la suspension d’un parti d’opposition et une décision de l’organe de régulation limitant pendant quatre-vingt-dix jours la couverture médiatique de l’ancien président Joseph Kabila. Au classement mondial de la liberté de la presse, la RDC figure en 2025 au 133e rang sur 180.
Ces éléments relèvent de constats d’organisations, datés et attribués, non de décisions de justice établissant des responsabilités. La distinction importe, car elle sépare l’alerte de la condamnation. Les rapports d’ONG et des mécanismes onusiens ont valeur de signal documenté, que le pouvoir a le droit de contester, et que la justice seule peut trancher. C’est cette frontière que le gouvernement congolais invite à ne pas franchir trop vite.
Car Kinshasa oppose une autre lecture. Le pays, régulièrement représenté à Genève par son ministre des Droits humains, Samuel Mbemba, conteste l’idée d’un espace civique verrouillé et déplace la focale vers l’agression dont il s’estime victime à l’est. Devant le même Conseil, en février 2026, le ministre avait résumé cette ligne. « Le silence de la communauté internationale, dans le cas de la RDC, n’est pas synonyme de neutralité mais de complicité », avait-il lancé, réclamant des sanctions contre le Rwanda. Pour le gouvernement, la priorité des droits humains se joue sur le front, là où les groupes armés et leurs soutiens font des victimes civiles.
Les deux plans se croisent sans se confondre. La Commission d’enquête a pour mandat les provinces du Kivu et les exactions liées au conflit, tandis que les critiques sur l’espace civique visent aussi la capitale et l’exercice ordinaire des libertés, loin des zones de guerre. Additionner les deux séries reviendrait à brouiller le tableau. Une chose est de documenter les atrocités de l’Est, une autre est d’apprécier l’état des libertés à Kinshasa, et le pouvoir a intérêt à ce que la première question n’absorbe pas la seconde, quand ses détracteurs veulent au contraire qu’elle l’éclaire.
Reste que la position congolaise comporte sa part de solidité. La réalité de l’agression à l’est, la présence de groupes armés et l’ampleur des déplacements ne sont pas contestées par les organisations elles-mêmes, qui les documentent aussi. Le gouvernement peut légitimement demander que le drame sécuritaire ne soit pas relégué derrière le procès de sa gouvernance intérieure. La difficulté surgit lorsque cette priorité devient un argument pour écarter toute critique interne, car un pays agressé n’est pas pour autant dispensé de rendre compte de ses propres pratiques.
Pour Kinshasa, la séquence de Genève illustre une équation durable, défendre sa souveraineté et dénoncer l’agression sans donner prise au reproche de fermer l’espace démocratique. Les deux objectifs ne sont pas contradictoires, mais ils exigent de la cohérence, protéger les libertés à l’intérieur renforce la crédibilité de la parole congolaise à l’extérieur. Le Conseil des droits de l’homme n’a pas vocation à trancher un conflit, mais à consigner des constats. La suite dira si le gouvernement choisit d’y répondre par le débat et la preuve, ou par le seul rappel de la guerre qu’il subit.
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