Flambée du cobalt et du cuivre en 2026 : qui en profite vraiment en RDC ?
Le cobalt a repris 160 % en dix-huit mois, le cuivre frôle ses records, et la RDC a fabriqué cette rareté par ses restrictions d'exportation. Mais entre l'État, les majors chinoises, les négociants et Sicomines, la part qui redescend jusqu'au creuseur artisanal est infime. Enquête.
Flambée du cobalt et du cuivre en 2026 : qui en profite vraiment en RDC ?
AFP
En dix-huit mois, le cobalt a repris cent soixante pour cent de valeur, le cuivre frôle ses sommets historiques, et la République démocratique du Congo, premier producteur mondial de l’un et deuxième de l’autre, semble tenir enfin le pactole. La question est de savoir qui, dans le pays, touche réellement cette manne. Car cette flambée n’est pas un cadeau du marché, c’est une rareté que Kinshasa a fabriquée elle-même, et la valeur qu’elle crée se partage très inégalement, du grand groupe minier au creuseur resté au fond de son trou.
Une flambée fabriquée
Le point de départ est un plancher. Après avoir dépassé cinquante mille dollars la tonne en 2022, le cobalt s’était effondré autour de dix-neuf à vingt mille dollars au début de 2025, victime d’une surproduction mondiale. C’est alors que le gouvernement a frappé. En février 2025, il a suspendu pour quatre mois les exportations de cobalt, par l’intermédiaire de l’Autorité de régulation et de contrôle des marchés des substances minérales stratégiques. Le message au marché était limpide : le premier fournisseur de la planète fermait le robinet.
L’effet a été immédiat. Le cobalt a repassé la barre des cinquante mille dollars la tonne dès la fin de 2025, et atteignait à la mi-2026 un niveau supérieur de cent soixante pour cent à son creux de février 2025. En octobre 2025, la suspension a laissé place à un système de quotas : un plafond annuel de quatre-vingt-seize mille six cents tonnes pour 2026 et 2027, soit moins de la moitié des quelque deux cent quatre mille tonnes produites en 2024. Le pays contrôle près des trois quarts de l’offre mondiale, il en a fait une arme de prix.
Le pari est assumé, et il est risqué : sacrifier le volume pour la valeur. Les exportations congolaises de cobalt se sont effondrées, tombées à quarante-quatre mille tonnes en 2025 contre près de cent quatre-vingt-dix-neuf mille l’année précédente. Pour que la stratégie paie, il faut que la hausse du prix compense la chute des quantités, et que l’argent gagné se retrouve, quelque part, dans les caisses congolaises.
L’État, grand gagnant sur le papier
En théorie, le premier bénéficiaire est l’État. Le cobalt est classé substance stratégique, et à ce titre le code minier de 2018 lui applique une redevance de dix pour cent de la valeur commerciale, contre trois virgule cinq pour cent pour un minerai ordinaire. Multiplier un prix élevé par ce taux devrait gonfler les recettes, et c’est bien l’objectif affiché des quotas, présentés comme un moyen de soutenir les prix et d’augmenter les revenus de l’État. À cela s’ajoute la réserve stratégique que l’Autorité de régulation conserve, près de dix mille tonnes sur le plafond annuel, qu’elle pourra vendre au moment choisi.
La réalité est plus incertaine. Pendant la suspension, l’assiette a fondu en même temps que le prix montait : on ne perçoit pas de redevance sur des tonnes qui ne sortent pas. Le pays a donc encaissé un cours plus élevé sur un volume bien plus faible, et le gain net dépend d’un équilibre délicat entre les deux. Surtout, la question de la collecte reste entière. La bataille fiscale autour de la mine de Kamoto Copper Company, dont les scellés ont été posés puis levés tandis que Glencore contestait la facture de l’administration, illustre la difficulté de l’État à faire rentrer ce qu’il réclame. Un prix record ne vaut que si le Trésor parvient à en capter sa part, et l’histoire minière congolaise enseigne que cette part fuit souvent.
Les majors encaissent, surtout en amont
Les grands producteurs, eux, sont mieux placés. Le système de quotas répartit l’essentiel du plafond entre les producteurs enregistrés, au premier rang desquels les groupes chinois, CMOC en tête, qui assurent la majeure partie de la production congolaise. Ces sociétés vendent moins de tonnes qu’avant, mais à un prix nettement supérieur, et disposent de stocks constitués avant la restriction. La valeur se concentre là, en amont de la chaîne, chez ceux qui ont les volumes autorisés et la surface financière pour attendre le bon moment.
À leurs côtés, les négociants tirent parti de la volatilité qu’a créée la rareté organisée. La flambée profite à qui détient le métal ou le droit de l’exporter, pas à qui l’extrait à la main. C’est la première ligne de partage, et elle passe bien au-dessus de la tête du mineur.
Le creuseur, bloqué au pire moment
Car il existe une autre RDC minière, celle des creuseurs artisanaux, ces centaines de milliers d’hommes qui fournissent environ un cinquième du cobalt du pays à la pioche et à la pelle. Pour eux, la flambée a un goût amer. La suspension des exportations les a empêchés de vendre au moment précis où le prix décollait, et les tensions ont éclaté à Kolwezi, où la mesure n’a été assouplie qu’au cas par cas.
Leur débouché officiel est un monopole. L’Entreprise générale du cobalt, filiale de la Gécamines créée en 2019, détient le mandat exclusif d’acheter et de commercialiser le cobalt artisanal, et a annoncé fin 2025 ses premières mille tonnes de métal tracé. Mais le creuseur vend à un prix d’achat fixé, pas au cours mondial qui s’envole, et rien ne garantit que la hausse redescende jusqu’à lui. Le constat que dressait l’organisation Afrewatch avant même la flambée reste d’actualité : « le cobalt ne profite pas aux mineurs artisanaux de la RDC. » Le prix monte au sommet de la chaîne, les conditions au fond du trou ne bougent pas, et le travail des enfants, maintes fois documenté, n’a pas disparu avec la hausse des cours.
Et les vieux contrats siphonnent le reste
Reste une part de la manne qui ne s’arrête même pas au Congo. Le plus gros actif cuivre-cobalt du pays, la Sino-congolaise des mines, verse à l’État une redevance de un virgule deux pour cent de son chiffre d’affaires depuis la renégociation de 2024, quand la substance stratégique en supporte dix. L’essentiel des profits de ce gisement revient au consortium chinois qui l’exploite et se rembourse en priorité. Sur ce périmètre, la flambée enrichit d’abord un partenaire étranger, et l’État capte une fraction de ce qu’il prélèverait ailleurs. La comparaison entre le taux du code minier et celui des contrats hérités dit tout de l’écart entre la règle et la réalité.
Alors, qui profite vraiment de la flambée du cobalt et du cuivre ? L’État congolais dispose d’un vrai levier, la rareté qu’il crée et la redevance élevée qu’il peut prélever, et il a montré qu’il savait peser sur les prix mondiaux. Mais entre la baisse des volumes exportés, la difficulté à collecter l’impôt, les majors qui encaissent en amont, les négociants qui arbitrent la volatilité et les contrats anciens qui expatrient une part des bénéfices, la fraction qui redescend jusqu’au creuseur est infime. La hausse enrichit la chaîne, pas celui qui la commence, la main dans la terre rouge du Katanga.
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