Forêts de la RDC : des ONG redoutent une levée du moratoire forestier
Des ONG s'alarment d'une possible levée du moratoire sur les concessions forestières. Kinshasa évoque des réformes sans confirmer d'ouverture.
Forêts de la RDC : des ONG redoutent une levée du moratoire forestier
AFP
Plus de soixante-dix organisations ont écrit au Premier ministre pour empêcher la levée du moratoire sur les nouvelles concessions forestières industrielles, qu’elles disent menacé par un projet de texte « à un stade avancé ». Le gouvernement, qui n’a pas confirmé un tel projet, met en avant une réforme du Code forestier.
Une lettre au Premier ministre, datée du 22 juin et rendue publique le 6 juillet à Kinshasa, a replacé l’avenir des forêts congolaises au cœur du débat. Plus de soixante-dix organisations de défense de l’environnement et des droits humains y demandent au gouvernement de maintenir le moratoire national sur l’attribution de nouvelles concessions forestières industrielles, en vigueur depuis un arrêté du 14 mai 2002. Selon ces organisations, réunies autour de Greenpeace Afrique, de la Rainforest Foundation UK et de plusieurs structures congolaises, un projet de texte destiné à lever cette interdiction serait « à un stade avancé », ce qui ouvrirait, préviennent-elles, « des dizaines de millions d’hectares » de forêt tropicale à l’industrie du bois.
La coalition appuie son alerte sur une analyse technique jointe à la lettre, qui conclut que les conditions légales fixées pour lever le moratoire ne sont pas réunies. Elle y voit aussi des risques de conflits d’usage des terres et un apport économique limité de l’exploitation industrielle. « Lever le moratoire aujourd’hui, sans mécanismes de gouvernance efficaces (…), ouvrirait la porte à une expansion industrielle aux conséquences disproportionnées pour les communautés qui dépendent directement des forêts », affirme Bonaventure Bondo, chargé de campagne Forêts du bassin du Congo à Greenpeace Afrique.
Pour Joe Eisen, directeur exécutif de la Rainforest Foundation UK, une telle décision affaiblirait la position que Kinshasa revendique dans les négociations climatiques. « Ouvrir ces forêts, essentielles pour le climat, à davantage d’exploitation industrielle affaiblirait gravement la position de la RDC comme « pays-solution », au moment où elle a pris plusieurs mesures positives pour améliorer la gouvernance forestière et reconnaître les droits des peuples autochtones et d’autres communautés qui dépendent des forêts », déclare-t-il. Une organisation congolaise de la coalition met en doute l’intérêt même de la mesure. « La plupart des concessions existantes ont déjà été converties en concessions de conservation, et plus de la moitié de celles qui restent ont cessé leurs activités. La question est légitime : qui bénéficierait réellement de la levée du moratoire ? », interroge Blaise Mudodosi, d’Actions pour la promotion et la protection des peuples et espèces menacés (APEM).
Kinshasa met en avant ses réformes
Le gouvernement n’a pas confirmé l’existence d’un projet de levée. Le 7 juillet, au lendemain de la sortie de la coalition, la ministre de l’Environnement, du Développement durable et de la Nouvelle Économie du climat, Marie Nyange Ndambo, a tenu un briefing de presse coanimé avec le porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya. Elle y a présenté un chantier de réformes, sans annoncer de levée du moratoire. « Le Code forestier, que l’on peut également appeler loi forestière, est en cours de préparation. Nous sommes arrivés à l’étape où les experts se rendront dans les provinces afin de mener des consultations participatives avec les autorités provinciales, les services publics, le secteur privé, les organisations de la société civile, les communautés locales ainsi que les peuples autochtones », a expliqué la ministre.
Elle a inscrit ces travaux, une première Politique forestière nationale et un nouveau Code forestier, parmi les réformes attendues au titre des engagements pris avec le Fonds monétaire international. « Je voudrais rassurer nos compatriotes que le Gouvernement travaille avec sérieux afin que notre pays conserve son leadership dans le domaine forestier », a-t-elle insisté.
Le moratoire de 2002 avait suspendu l’octroi de nouveaux titres pour assainir un secteur forestier alors désordonné. Sa remise en cause n’est pas nouvelle. En 2021, un projet de levée porté par la ministre d’alors, Ève Bazaiba, avait déclenché une vague de protestations et le gel de concessions jugées illégales. La RDC abrite environ 155 millions d’hectares de forêts tropicales et couvre une large part du bassin du Congo, deuxième massif forestier de la planète, ce qui donne à ses arbitrages une portée qui dépasse ses frontières.
La lettre du 22 juin n’a pas reçu de réponse publique du cabinet du Premier ministre. Le calendrier des consultations provinciales annoncées pour le futur Code forestier, lui, n’a pas été précisé. C’est à ce stade, entre un texte que les ONG disent avancé et un gouvernement qui parle de réforme sans lever le moratoire, que se jouera la crédibilité climatique revendiquée par Kinshasa.