Politique RDC: Comment Félix Tshisekedi est devenu malgré lui l’héritier de Mzee Laurent-Désiré Kabila
AFC/M23

RDC: Comment Félix Tshisekedi est devenu malgré lui l’héritier de Mzee Laurent-Désiré Kabila

Le domaine agro-industriel fondé par Laurent-Désiré Kabila en pleine guerre est resté à l’abandon les dix-huit ans de présidence de son fils. C’est Félix Tshisekedi qui l’a relevé, pendant que Washington enregistre Joseph Kabila à Goma.

RDC: Comment Félix Tshisekedi est devenu malgré lui l’héritier de Mzee Laurent-Désiré Kabila
AFP

La Rédaction
Kinshasa - 2 AOÛT 2026 - 14:23 WAT · 7 min de lecture

Les 30 et 31 juillet 2026, le Conseil des ministres s’est tenu à Kaniama Kasese, dans le Haut-Lomami, et le chef de l’État a parcouru le complexe agro-industriel du Service national. Deux jours plus tard tombait le 2 août, date anniversaire du déclenchement de la deuxième guerre du Congo et de la naissance du Rassemblement congolais pour la démocratie, rébellion soutenue par le Rwanda. Le domaine visité avait été créé pour cette guerre-là.

Le domaine porte un héritage que personne n’avait revendiqué. Fondé par Laurent-Désiré Kabila, il a été laissé à l’abandon pendant les dix-huit années de présidence de son fils Joseph Kabila, puis relevé par Félix Tshisekedi, qui n’a aucun lien de famille avec le fondateur. La filiation politique a suivi un autre chemin que la filiation biologique, et l’héritier de l’œuvre n’est pas devenu celui du nom.

Le Service national est né du décret-loi n° 032 du 15 octobre 1997, signé par Laurent-Désiré Kabila cinq mois après son entrée à Kinshasa le 17 mai 1997. Son premier commandant fut Denis Kalume Numbi, dont le nom a été donné au terminal de l’aérodrome de Kaniama Kasese. Le pays entrait dans une guerre où l’approvisionnement alimentaire des villes devenait une question militaire.

Une ferme pensée comme une pièce de l’effort de guerre

L’idée tenait en une équation simple : un pays qui importe ce qu’il mange ne peut pas soutenir un front. Le Service national encadrait une jeunesse désœuvrée et lui faisait produire du maïs, sur des terres du Katanga profond, loin de l’Est où se jouaient les combats.

L’assassinat de Laurent-Désiré Kabila, le 16 janvier 2001, a arrêté la trajectoire. Le domaine a décliné pendant les dix-huit années de la présidence suivante, celle de Joseph Kabila, qui a duré de 2001 à 2019. Le fils a gouverné le pays dix-huit ans sans relever la ferme que son père avait fondée.

La relance date de 2019. Le lieutenant-général Jean-Pierre Kasongo Kabwik commande le Service national et dirigeait le site depuis environ sept ans en avril 2025. En septembre 2022, l’institution déversait 1 500 tonnes de maïs sur le marché kinois. La récolte de la saison précédant avril 2025 atteignait 16 000 tonnes de maïs, pour une cible annoncée de 25 000 tonnes. Le cheptel bovin comptait 5 000 têtes en 2023, avec une projection de 20 000 à 30 000 sur cinq ans.

Seize mille tonnes de maïs, des bancs d’école et un aérodrome

La production a débordé l’agriculture. Le Service national fabrique du mobilier scolaire et a distribué plus de 1 500 bancs à des écoles de Kinshasa en 2024, en plus de chantiers d’assainissement et de la réhabilitation de la maternité de Kintambo. Le déploiement d’anciens kuluna devenus bâtisseurs comptait 1 600 personnes à travers le pays au mois d’avril 2024.

Félix Tshisekedi s’était rendu une première fois sur le site le 18 novembre 2024, au centre de formation et d’instruction qui porte son nom. Il y avait dit aux jeunes bâtisseurs : « L’État congolais ne vous oubliera jamais. » En juillet 2026, devant les mêmes rangs, il a lié le domaine au travail accompli dans la capitale : « C’est une bonne chose de voir vos amis qui sont à Kinshasa et la manière dont ils ont rendu la ville propre. »

Le volet le plus contesté du dispositif n’a jamais été chiffré. Six ans après les premiers transferts de délinquants urbains vers Kaniama Kasese, l’État n’a publié aucun bilan : ni le nombre exact de personnes transférées, ni le taux de réinsertion, ni le sort de celles qui sont rentrées. Le domaine se raconte par ses tonnages, jamais par ses effectifs de sortie.

Washington enregistre Joseph Kabila à l’adresse de Goma

Le 30 avril 2026, le bureau de contrôle des avoirs étrangers du Trésor américain a désigné Joseph Kabange Kabila. La notice publiée au Federal Register du 5 mai 2026 l’enregistre à une adresse : Goma. Né le 4 juin 1971 au Sud-Kivu, il y figure comme ancien président de la République démocratique du Congo, lié au M23 et à l’Alliance Fleuve Congo.

La désignation est prononcée sur la base de l’Executive Order 13413, amendé par l’Executive Order 13671, pour avoir matériellement assisté, parrainé ou soutenu financièrement le M23 et l’AFC. Le Trésor énumère les faits retenus : un soutien financier à l’AFC destiné à peser sur la situation politique de l’Est, des encouragements adressés aux militaires des forces armées congolaises pour qu’ils désertent et rejoignent l’AFC, une tentative d’attaques lancées depuis l’extérieur du pays contre ces mêmes forces, et un travail pour installer un candidat opposé au président en exercice. La manœuvre politique de l’ancien président avait été documentée avant cette décision.

Le même communiqué situe le décor. Le M23 a pris Goma et Bukavu, chefs-lieux du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, avec l’appui militaire, financier et logistique direct de la Force de défense rwandaise, que le Trésor a désignée le 2 mars 2026. Corneille Nangaa, chef de l’AFC, avait été désigné une première fois en 2019 pour son rôle dans le report des élections de 2016, alors qu’il présidait la commission électorale sous la présidence de Kabila. Les accords de Washington ont été signés par les chefs d’État congolais et rwandais le 4 décembre 2025.

Le prix Nobel de la paix Denis Mukwege résumait dès le 28 mai 2025 ce que Kinshasa reprochait à l’ancien président : « Joseph Kabila n’a pas dénoncé Kagame. » Sur les faits précis énumérés un an plus tard par le Trésor américain, aucune réfutation point par point n’est venue de l’intéressé, dont la marge de parole s’est resserrée à mesure que Kigali parlait pour lui.

« Ne jamais trahir le Congo », le serment repris par la jeunesse

La formule qui sert de testament politique à Laurent-Désiré Kabila est devenue le mot d’ordre que la jeunesse congolaise reprend à chaque commémoration du 16 janvier. L’historien Isidore Ndaywel è Nziem la restitue comme un principe de conduite nationale : « Dans toutes les difficultés qu’on peut avoir, des interventions extérieures, quand on est Congolais, on doit retenir qu’il ne faut jamais trahir le Congo. »

L’héritage se mesure donc à autre chose qu’à une phrase. Il se mesure à un décret-loi de 1997 qui produit encore du maïs, à un domaine que dix-huit années de pouvoir familial n’ont pas relevé, et à une notice administrative américaine qui enregistre le fils du fondateur à Goma, ville tenue par un mouvement armé appuyé par l’armée du pays voisin. Le successeur qui entretient l’œuvre de Mzee et celui qui porte son nom ne sont pas la même personne.

La campagne en cours donnera la mesure de la relance : le Service national s’est fixé 25 000 tonnes de maïs, après les 16 000 de la saison précédente, et le chef de l’État a annoncé en juillet 2026 que les lauréats du centre seraient intégrés dans la fonction publique avec un matricule. Ces deux engagements sont datés, chiffrés, et vérifiables à la récolte.

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B
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