« Mort, mais pas d’Ebola » : pourquoi l’INSP doit désormais désamorcer les rumeurs autant que le virus
L’INSP précise qu’un agent décédé en Ituri n’avait pas Ebola. Un détail ? Non : un acte de riposte. En 2018-2020, 36 % des habitants croyaient le virus « fabriqué », 25 % qu’il n’existait pas. La désinformation est l’autre épidémie de l’Est.
« Mort, mais pas d’Ebola » : pourquoi l’INSP doit désormais désamorcer les rumeurs autant que le virus
AFP
Un agent meurt. L’institut qui l’employait prend la peine, dans son bulletin quotidien, de préciser ce dont il n’est pas mort. « Un expert de l’INSP déployé en Ituri, évacué à Kinshasa après un pic tensionnel, est décédé le 24 juin 2026 ; deux prélèvements effectués se sont révélés négatifs pour la maladie à virus Ebola », écrit l’Institut national de santé publique. La phrase paraît technique. Elle est en réalité un acte de défense. Dans l’est de la RDC, une mort n’est jamais seulement une mort : c’est une matière première que la rumeur s’empresse de transformer.
Un agent de la riposte qui décède pendant l’épidémie, sans précision, et le récit s’écrit tout seul dans les communautés : Ebola l’a emporté, donc la maladie est partout, donc fuyez les soignants. En nommant l’autre cause — un pic tensionnel, deux tests négatifs —, l’INSP ne fait pas que de la transparence comptable. Il coupe l’herbe sous le pied d’une histoire qui, laissée à elle-même, aurait nourri la peur.
Quand le chiffre devient un champ de bataille
Cette guerre des récits a deux versants. Il y a l’inflation : le secrétaire général de la CENCO, Mgr Donatien Nshole, a évoqué « plus de mille cas de morts » quand le bilan officiel en comptait environ deux cent cinquante. Et il y a le déni, plus corrosif encore : la rumeur selon laquelle « Ebola est une invention pour vendre des vaccins en Ituri » a circulé, alors même que la souche en cause, Bundibugyo, n’a précisément aucun vaccin homologué. Il n’y a, littéralement, rien à vendre.
Ces croyances ne sont pas neuves, et elles ne sont pas marginales. Pendant la flambée de 2018-2020, dans les mêmes territoires, une étude publiée dans la revue Lancet Infectious Diseases avait sondé près d’un millier d’habitants de Butembo et Beni. Le résultat avait glacé les épidémiologistes : 36 % des personnes interrogées tenaient la maladie pour une fabrication destinée à déstabiliser le pays, et 25 % estimaient qu’Ebola n’existait pas. L’ONG ActionAid mesurait, en Ituri, qu’une personne sur trois n’y croyait pas.
Un déficit de confiance, pas un déficit d’information
L’erreur serait de croire qu’il suffit d’informer davantage. Les auteurs de l’étude, conduits par le chercheur Patrick Vinck, pointaient une autre racine : non pas un manque d’information, mais un manque de confiance — un niveau de défiance très bas envers les institutions, hérité de décennies de violences et de mauvaise gouvernance. Là où l’État n’a longtemps apporté ni route, ni école, ni sécurité, l’arrivée soudaine de camions blancs, de combinaisons et de consignes se prête à toutes les relectures. La rumeur, souvent, comble un besoin d’explication ou de protection.
Le déni a un prix, et il se paie en vies. Refuser de signaler un malade, le cacher à domicile, fuir un enterrement encadré : chaque geste de défiance ouvre une chaîne de transmission. Au bout de la chaîne, il y a les soignants. Le chef de mission de l’ONG ALIMA à Goma, Barry Mamadou Kaba, le résumait sans détour : « Il y a des endroits où parler de Ebola signifierait souhaiter que la maladie s’y implante. » Des centres de traitement ont été saccagés, des équipes agressées. La désinformation n’est pas un bruit de fond : c’est l’autre épidémie, et elle vise les mêmes personnes que le virus.
C’est pourquoi la phrase de l’INSP sur son agent décédé compte plus qu’elle n’en a l’air. Désamorcer une rumeur avant qu’elle ne prenne est devenu un pilier de la riposte, au même titre que les laboratoires et les lits. Le combat ne porte pas seulement sur le nombre de morts. Il porte sur ce que chaque mort est autorisée à vouloir dire.
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