« Ebola qui marche » : ce que la lenteur de la souche Bundibugyo dit de l’épidémie en RDC, et de la manière de la soigner
« Ebola qui marche » : ce que la lenteur de la souche Bundibugyo dit de l’épidémie en RDC, et de la manière de la soigner
AFP
Depuis le début de l’épidémie, les soignants de l’Ituri font le même constat déroutant. Des malades porteurs du virus Ebola continuent de marcher, de travailler et de circuler dans leurs quartiers, assez atteints pour transmettre la maladie, pas assez pour s’aliter. Ce comportement clinique inhabituel a fini par recevoir un nom parmi les médecins, « walking Ebola », l’Ebola qui marche. Il éclaire à la fois pourquoi l’épidémie déclarée en mai est si difficile à endiguer et, plus inattendu, comment elle pourrait être mieux soignée.
L’explication tient à la souche en cause. L’épidémie congolaise n’est pas due au virus Zaïre, le plus meurtrier, responsable de l’hécatombe ouest-africaine de 2014, mais à une espèce plus rare, le virus Bundibugyo. La virologue Corri Levine, de l’University of Texas Medical Branch, a consacré sa thèse à ce virus avant qu’il ne provoque l’actuelle flambée. En laboratoire de haute sécurité, elle a établi qu’il se multiplie plus lentement que le virus Zaïre. Le rapprochement avec le terrain a été, selon le récit qu’elle fait à l’agence Bloomberg, un déclic. Si le virus croît plus lentement dans l’organisme, expliquait-elle, le patient développe des symptômes sans se sentir assez mal pour cesser de bouger, et la maladie s’installe sur une durée plus longue.
Cette lenteur a un coût immédiat. Un malade debout est un malade qui contamine, chez lui, au marché, sur la route. Les chiffres de l’Organisation mondiale de la santé traduisent cette fuite. Plus de 80 % des nouveaux cas sont détectés hors des listes de contacts connues, signe que des chaînes de transmission échappent encore à la surveillance. Et environ deux tiers des décès surviennent dans la communauté, chez des personnes qui n’ont jamais reçu de soins dans une structure de santé, indiquait le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, à la mi-juillet. La souche qui laisse le malade sur ses jambes est aussi celle qui le tient éloigné de l’hôpital.
Le même mécanisme ouvre pourtant une piste. Dans toutes les épidémies d’Ebola, les patients pris en charge tôt survivent bien mieux que ceux qui arrivent tard, quand la charge virale s’est envolée et que la maladie glisse vers le choc septique et la défaillance des organes. L’essai PALM, mené en RDC et publié en 2019 par le New England Journal of Medicine, l’avait montré pour le virus Zaïre, avec une survie de l’ordre de 90 % chez les malades traités précocement. Si la progression plus lente du Bundibugyo laisse davantage de temps avant ce basculement, les antiviraux pourraient disposer d’une fenêtre d’action plus large. La prudence s’impose, il s’agit d’une hypothèse tirée du laboratoire, pas encore d’une donnée démontrée au chevet des malades congolais.
Cette hypothèse se teste désormais sur le sol congolais. Le 2 juillet, l’OMS a annoncé l’inclusion des premiers patients dans un essai clinique baptisé PARTNERS, à Bunia, épicentre de l’épidémie. Il évalue deux traitements, l’anticorps monoclonal MBP134 du laboratoire Mapp Biopharmaceutical et l’antiviral remdesivir de Gilead, ainsi que leur combinaison. L’essai, dont l’OMS est le promoteur, est coordonné avec l’Institut national de recherche biomédicale de Kinshasa, l’Institut de médecine tropicale d’Anvers et l’université d’Oxford, et mis en œuvre avec les ONG ALIMA et Médecins sans frontières. Établi avec les autorités nationales « en un temps record », il offre « un réel espoir », a déclaré Tedros Adhanom Ghebreyesus. Douze jours plus tard, un second essai, EBO-PEP, a été lancé par l’Institut national de recherche biomédicale et l’agence française ANRS pour évaluer un antiviral oral expérimental, l’obeldesivir, en prévention chez les personnes récemment exposées au virus.
La science ne suffira pas si les malades continuent d’arriver trop tard, ou pas du tout. La riposte accuse un retard que les acteurs de terrain jugent périlleux. Médecins sans frontières a réclamé, à la mi-juillet, un renforcement urgent, décrivant la troisième plus grande et la plus rapide épidémie d’Ebola jamais enregistrée. « Chaque retard coûte des vies. Nous courons toujours derrière l’épidémie au lieu de la devancer », a résumé Trish Newport, responsable des programmes d’urgence de l’organisation. Les centres de traitement sont saturés, les diagnostics tardent, et un centre de Bunia a été attaqué le 15 juillet. L’OMS chiffre à plus de 400 millions de dollars le déficit de financement de la réponse.
L’ampleur de la flambée est inédite pour cette souche. Le virus Bundibugyo, identifié en Ouganda en 2007, n’avait causé jusqu’ici que deux épidémies limitées, en Ouganda puis en RDC en 2012, avec des létalités de 30 % et 50 %. L’épisode actuel, dix-septième du genre en RDC depuis 1976 et déclaré urgence de santé publique de portée internationale le 17 mai, est de très loin le plus important jamais attribué à cette espèce. Au 17 juillet, le dernier point officiel faisait état de 2 267 cas confirmés et 893 décès, soit une létalité de près de 40 %, l’Ituri concentrant à lui seul près de neuf cas sur dix.
Reste le pari qui court sous tout le dispositif. Si l’intuition de Corri Levine se confirme, la lenteur du virus laisserait aux cliniciens le temps de délivrer les soins intensifs et les antiviraux qui ont fait reculer la mortalité d’Ebola depuis dix ans. Ce temps ne vaut toutefois que s’il est utilisé, c’est-à-dire si le malade parvient jusqu’à un lit d’hôpital. Tant que deux décès sur trois surviennent hors de tout centre, la fenêtre qu’offre l’Ebola qui marche reste, pour l’essentiel, une promesse.