Politique Le Palais du peuple, nouveau symbole de la bataille constitutionnelle
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Série Bataille constitutionnelle Partie 5 sur 11
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Partie 5 — Politique

Le Palais du peuple, nouveau symbole de la bataille constitutionnelle

La marche pro-réforme du 5 juin et le sit-in annoncé par l’opposition le 12 juin ont le même point d’attraction : le Palais du peuple. L’institution parlementaire devient le lieu où la rue, la loi et la bataille du récit se rencontrent.

La Rédaction 8 juin 2026
La Rédaction
Kinshasa - 8 JUIN 2026 - 20:07 WAT · 13 min de lecture

KINSHASA — Dans la bataille constitutionnelle qui s’installe en RDC, le Palais du peuple n’est plus seulement un bâtiment. Il est devenu une cible politique, un décor de mobilisation et un argument d’histoire.

Le camp favorable au changement constitutionnel veut y faire converger ses partisans. L’opposition, réunie autour de la Coalition Article 64, veut à son tour y installer un sit-in le 12 juin. Les deux camps ne choisissent pas ce lieu par hasard. Le Palais du peuple est le siège du Parlement. C’est là que le débat sur le référendum peut prendre une forme légale. C’est aussi là que le Zaïre des années 1990 avait tenté de se réinventer à travers la Conférence nationale souveraine.

Le paradoxe est puissant : l’UDPS, parti aujourd’hui au pouvoir, revendique désormais l’héritage constitutionnel de cette Conférence nationale souveraine pour justifier une future Constitution. Augustin Kabuya, secrétaire général du parti présidentiel, affirme que la prochaine Constitution sera basée sur le projet élaboré à l’époque de la CNS, avant d’être « adaptée aux réalités actuelles ».

En face, l’opposition veut faire du même Palais du peuple le lieu de résistance à ce qu’elle considère comme une tentative de changement des règles du jeu pour ouvrir la voie à un troisième mandat.

Le bâtiment est donc devenu plus qu’un siège institutionnel. Il est le point de collision entre deux mémoires : celle d’une Constitution de 2006 que l’opposition veut protéger, et celle d’une Constitution de 1992 que le parti présidentiel dit vouloir ressusciter.

Le lieu où la rue vient parler au Parlement

La première raison du retour du Palais du peuple au centre du jeu est institutionnelle. Le 27 mai, l’Assemblée nationale a approuvé, malgré le boycott de l’opposition, les conclusions du rapport sur la proposition de loi relative à l’organisation du référendum. Porté par le député Paul-Gaspard Ngondankoy, ce texte vise à remplacer la loi de 2005 et à redéfinir le cadre juridique des consultations populaires.

Selon Radio Okapi, la proposition de loi prévoit que la décision de convoquer un référendum reviendrait exclusivement au président de la République par ordonnance présidentielle, le scrutin étant organisé par la CENI. Le texte prévoit également qu’en cas de dysfonctionnement majeur des institutions, le chef de l’État pourrait mettre en place une commission nationale multidisciplinaire chargée d’identifier les dispositions constitutionnelles jugées inadaptées.

Voilà pourquoi le Palais du peuple attire désormais les deux camps. Ce n’est pas seulement un endroit où l’on manifeste. C’est le lieu où une procédure peut commencer, où une majorité peut avancer, où un texte peut être amendé, adopté, transformé en mécanisme politique.

Pour les partisans de la réforme, marcher vers le Palais du peuple permet de présenter le changement constitutionnel comme une demande adressée aux institutions. Pour l’opposition, s’y rassembler permet de mettre les députés sous pression et de contester publiquement le lieu où pourrait s’ouvrir la voie du référendum.

Dans une vidéo transmise à BETO, Delly Sesanga appelle précisément les Congolais à venir à l’esplanade du Palais du peuple le 12 juin pour un sit-in. Il accuse certains parlementaires de devenir les « complices » d’une entreprise visant, selon lui, à « modifier la Constitution » ou à la changer « pour avoir un troisième mandat ».

La formule dit l’essentiel de la stratégie du C64 : faire sortir le débat des couloirs parlementaires et le placer sous le regard de la rue.

Le Palais du peuple, monument du pouvoir devenu théâtre de contestation

Le Palais du peuple porte une histoire qui dépasse l’Assemblée nationale actuelle. Construit entre 1975 et 1979 par la Chine et le Zaïre, après une visite de Mobutu Sese Seko en Chine en 1973, le bâtiment est aujourd’hui le siège des deux chambres du Parlement congolais.

À l’origine, c’est un monument de puissance. Dans le Zaïre de Mobutu, le Palais du peuple n’est pas pensé comme un lieu de contestation. C’est un bâtiment d’État, massif, solennel, destiné à donner une forme architecturale à l’autorité du régime.

Mais l’histoire congolaise a souvent retourné les lieux contre leur intention première. Ce qui devait incarner la stabilité du pouvoir est devenu, dans les années 1990, l’un des grands théâtres de la contestation nationale.

C’est au Palais du peuple que se réunit la Conférence nationale souveraine à partir du 7 août 1991. Elle rassemble des représentants venus de partis politiques, d’organisations professionnelles, d’associations et de différentes composantes du pays. Son mandat est alors de rédiger une nouvelle Constitution et de baliser le passage vers une Troisième République, dans le contexte de l’abandon du parti unique par Mobutu.

La CNS n’est pas une simple réunion politique. C’est un moment de libération de la parole. Des délégués y critiquent ouvertement Mobutu, sa gestion économique, son culte de la personnalité et les abus du régime. Elle est interrompue, ralentie, contestée, mais elle imprime une trace durable : pour beaucoup de Congolais, le Palais du peuple devient le lieu où le pays a tenté de se dire la vérité.

Le fantôme de la CNS

La Conférence nationale souveraine a produit plusieurs héritages. Elle a nourri l’idée qu’un ordre constitutionnel pouvait naître d’un débat national large. Elle a aussi placé les confessions religieuses, la société civile, les partis politiques et les forces sociales dans une même arène.

Après des interruptions et des tensions avec le régime, les travaux reprennent sous la présidence de l’archevêque Laurent Monsengwo. La CNS forme des comités et sous-comités, travaille sur un projet de nouvelle Constitution, et finit par élire Étienne Tshisekedi, dirigeant de l’UDPS, au poste de Premier ministre en août 1992.

C’est ici que l’histoire devient politiquement explosive.

L’UDPS d’aujourd’hui, devenue parti présidentiel, ne se contente pas de défendre l’idée abstraite d’un changement constitutionnel. Par la voix d’Augustin Kabuya, elle affirme vouloir revenir à une mémoire précise : celle du projet de Constitution issu de la CNS.

« Nous allons utiliser la Constitution de 1992 et cette Constitution sera adaptée aux réalités actuelles », déclare Augustin Kabuya, selon Actualite.cd. Il ajoute qu’on ne peut pas « effacer l’histoire d’un peuple » pour favoriser ceux qui, selon lui, avaient pris les armes afin d’imposer leur volonté.

Cette phrase donne une profondeur nouvelle au débat. Le camp présidentiel ne se contente plus de dire que la Constitution de 2006 serait dépassée. Il affirme qu’un autre ordre politique avait été commencé en 1992, avant d’être interrompu par l’arrivée de l’AFDL puis par les guerres et les arrangements entre belligérants.

L’argument Kabuya : 2006 contre 1992

Augustin Kabuya pousse cette lecture plus loin. Il affirme que l’UDPS n’a jamais souscrit à la Constitution de 2006 et qu’il n’existe aucune preuve montrant le parti battre campagne pour ce texte lors du référendum. Selon lui, l’UDPS avait promis de toucher à cette Constitution une fois au pouvoir.

Son argument central est historique : la Constitution de 2006 serait, selon lui, le produit des belligérants. « Nous ne sommes pas obligés, ni esclaves, de faire la volonté des belligérants », affirme-t-il, en soutenant que son parti tient à respecter une promesse attribuée à Étienne Tshisekedi.

Cette position permet à l’UDPS de tenter un renversement du récit. Là où l’opposition accuse le pouvoir de vouloir changer la Constitution pour préparer un troisième mandat, le parti présidentiel répond qu’il veut reprendre un projet démocratique interrompu, celui de la CNS.

C’est l’ironie majeure du moment : le pouvoir actuel cherche une partie de sa légitimité dans une séquence historique qui fut, à l’époque, un acte de résistance à Mobutu.

Mais cette référence à 1992 ouvre aussi une question difficile : que signifie « revenir » à la Constitution de la CNS en 2026 ? S’agit-il d’un retour doctrinal ? D’un symbole politique ? D’un texte de base réel ? D’un argument de mobilisation ? D’un moyen de contourner les verrous de 2006 ? À ce stade, le débat reste plus politique que juridique, faute de projet complet officiellement soumis à discussion publique.

L’opposition voit un piège dans la mémoire

Pour le C64, l’argument historique de l’UDPS ne dissipe pas le soupçon. Il le déplace.

L’opposition estime que le problème n’est pas de savoir si la Constitution de 2006 est parfaite. Elle considère que le risque principal est le moment, l’intention et l’usage politique d’un changement constitutionnel pendant le second mandat de Félix Tshisekedi.

C’est pourquoi le Palais du peuple devient le lieu d’un affrontement sur la mémoire. Pour le pouvoir, la mémoire de la CNS sert à dire : nous reprenons un chantier interrompu. Pour l’opposition, la mémoire démocratique sert à dire : aucun pouvoir en place ne doit réécrire les règles qui encadrent sa propre succession.

Delly Sesanga annonce ainsi une plainte contre Félix Tshisekedi et ses « complices » pour ce qu’il qualifie de « tentative de renversement de l’ordre constitutionnel ». Dans la même vidéo, il présente cette démarche comme une action « citoyenne, républicaine et de l’État de droit ».

Deux langages s’opposent donc. Le pouvoir parle de réparation historique. L’opposition parle de verrou démocratique. Le Palais du peuple est précisément le lieu où ces deux langages peuvent se transformer en rapport de force.

Le rôle nouveau des Églises

Le retour du Palais du peuple dans l’actualité a aussi une dimension religieuse. La marche du 5 juin en soutien au changement constitutionnel est portée par des responsables de l’Église de Réveil du Congo. Pascal Mukuna l’a annoncée au nom de l’archevêque Évariste Ejiba Yamapia, en expliquant qu’elle visait notamment à soutenir l’initiative du régime de Kinshasa de changer la Constitution.

Dans son appel, Mukuna affirme que les marcheurs doivent faire jonction avec d’autres groupes au Palais du peuple, où un message doit être lu afin que personne ne soit « désorienté » par l’idée selon laquelle une nouvelle Constitution viserait à offrir un autre mandat au président de la République. « Non, on vous trompe », déclare-t-il.

Là encore, l’histoire résonne. En 1992, les Églises et les chrétiens de Kinshasa avaient joué un rôle majeur dans la mobilisation pour la reprise de la CNS, notamment à travers la Marche de l’espoir du 16 février 1992, durement réprimée.

Aujourd’hui, les Églises ne parlent pas d’une seule voix. Une partie des Églises de réveil soutient la réforme. L’ECC, de son côté, estime qu’une initiative de réforme constitutionnelle dans le contexte actuel doit répondre à l’exigence d’un cadre national « inclusif et apaisé », en référence notamment aux articles 5, 218, 219 et 220 de la Constitution. Son porte-parole appelle à ne pas construire « des murs », mais à « jeter des ponts ».

Le Palais du peuple redevient donc aussi un lieu de concurrence morale. Qui parle au nom du peuple ? Qui parle au nom de l’histoire ? Qui parle au nom de la paix ? Qui parle au nom de la Constitution ?

Pourquoi le Palais concentre tout

Le Palais du peuple concentre désormais quatre batailles.

La première est parlementaire : la proposition de loi sur le référendum donne une voie possible au changement constitutionnel.

La deuxième est mémorielle : l’UDPS invoque la CNS de 1992 pour contester la légitimité historique de la Constitution de 2006.

La troisième est politique : l’opposition soupçonne une manœuvre destinée à ouvrir la voie à un troisième mandat.

La quatrième est populaire : chaque camp veut montrer qu’il peut mobiliser devant le même bâtiment.

C’est ce mélange qui donne au lieu sa force. Une marche devant un siège de parti serait un acte militant. Une marche devant le Palais du peuple devient une adresse à la République.

Le risque, maintenant, est que ce lieu soit réduit à une bataille d’images. Une foule pro-réforme ne suffira pas à prouver que le pays veut changer de Constitution. Un sit-in de l’opposition ne suffira pas à prouver que le pays refuse toute réforme. Dans les deux cas, les images diront quelque chose. Elles ne diront pas tout.

Ce qu’il faudra regarder, ce sont les suites : le contenu réel du projet constitutionnel annoncé, les garanties sur les mandats, le rôle exact du président dans le processus référendaire, l’attitude de la majorité parlementaire, la réaction des confessions religieuses, et la capacité de l’opposition à transformer la rue en argument durable.

Le vieux théâtre des Constitutions congolaises

Le Palais du peuple porte bien son nom. Mais ce nom est devenu une question.

Quel peuple s’y exprime ? Celui que les pro-réforme disent vouloir consulter par référendum ? Celui que le C64 appelle à se lever contre le changement constitutionnel ? Celui de 1992, invoqué par l’UDPS au nom de la CNS ? Celui de 2006, consulté par référendum après les guerres ? Celui des Églises, des partis, des députés, des rues de Kinshasa, ou des provinces qui regardent le débat depuis plus loin ?

C’est pourquoi cette partie de la bataille constitutionnelle est plus importante qu’elle n’en a l’air. Le Palais du peuple n’est pas seulement un décor de manifestation. Il est le vieux théâtre des Constitutions congolaises.

Dans les années 1990, il a abrité l’espoir d’une refondation démocratique. En 2026, il redevient le lieu où le pays se dispute le droit d’écrire ses règles. La différence est majeure : hier, l’UDPS était du côté de la contestation ; aujourd’hui, elle est du côté du pouvoir. Hier, elle combattait un régime qui verrouillait l’avenir ; aujourd’hui, elle doit convaincre que rouvrir le chantier constitutionnel ne revient pas à verrouiller l’avenir à son tour.

C’est là que se joue la profondeur du moment.

Le Palais du peuple n’est pas seulement le symbole de la bataille constitutionnelle. Il est l’endroit où chaque camp vient chercher une légitimité que le texte seul ne suffit plus à donner.

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