Dossiers spéciaux Fayulu, Sesanga, Katumbi, Kabund : pour combien de temps l’opposition restera-t-elle unie ?
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Série Bataille constitutionnelle Partie 6 sur 11
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Partie 6 — Dossiers spéciaux

Fayulu, Sesanga, Katumbi, Kabund : pour combien de temps l’opposition restera-t-elle unie ?

Avec la Coalition Article 64, plusieurs figures de l’opposition congolaise tentent de reprendre l’initiative autour d’un mot d’ordre commun : faire barrage au changement de la Constitution. Mais derrière l’image d’un front uni, l’enjeu est plus profond : transformer une addition de leaders, de partis et de frustrations en véritable rapport de force politique.

La Rédaction 9 juin 2026
La Rédaction
Kinshasa - 9 JUIN 2026 - 17:56 WAT · 15 min de lecture

KINSHASA — Pendant longtemps, l’opposition congolaise a donné l’image d’un archipel. Des leaders forts, des bases réelles, des colères parfois convergentes, mais rarement une ligne commune capable de durer. Martin Fayulu d’un côté, Moïse Katumbi de l’autre, Delly Sesanga dans son registre institutionnel, Jean-Marc Kabund dans sa rupture avec l’UDPS, Joseph Kabila en arrière-plan, les Églises dans un autre couloir, et, au centre, un pouvoir qui a souvent réussi à imposer ses propres termes au débat public.

La Coalition Article 64, C64, est née dans ce vide.

Lancée le 19 mai à Kinshasa, elle réunit plusieurs figures ou représentants de l’opposition autour d’un objectif affiché : barrer la route à tout projet de changement de la Constitution. Ebuteli décrit cette naissance comme le retour d’« une image de cohésion » dans l’opposition, avec Martin Fayulu, Delly Sesanga, Jean-Marc Kabund et un représentant de Moïse Katumbi réunis sous la même bannière.

L’image compte. Mais elle ne suffit pas.

La vraie question est celle-ci : le C64 est-il seulement une coalition de circonstance contre le projet constitutionnel, ou le début d’une recomposition de l’opposition à l’approche de 2028 ?

Une coalition née d’un danger commun

Ce qui unit Fayulu, Sesanga, Katumbi et Kabund n’est pas encore un programme de gouvernement. Ce n’est pas une stratégie électorale commune. Ce n’est pas non plus un leadership accepté par tous.

Ce qui les unit, pour l’instant, c’est une menace partagée : le soupçon que le changement constitutionnel ouvre la voie à un troisième mandat de Félix Tshisekedi.

Le pouvoir rejette cette lecture. Augustin Kabuya, secrétaire général de l’UDPS, affirme qu’il ne faut pas « faire dire au président de la République ce qu’il n’a jamais dit » et soutient que le débat porte sur le changement de la Constitution, non sur un troisième mandat. Il affirme aussi que l’UDPS n’a jamais soutenu la Constitution de 2006 et qu’elle avait promis, une fois au pouvoir, de « toucher » à ce texte.

Cette ligne du parti présidentiel donne pourtant à l’opposition un angle d’attaque commun. Car, même si le pouvoir nie toute volonté de prolongation personnelle, la simple idée de rouvrir le chantier constitutionnel pendant le second mandat de Félix Tshisekedi suffit à réveiller une peur politique ancienne : celle du pouvoir qui modifie les règles au moment où ces règles commencent à le contraindre.

C’est cette peur que le C64 veut transformer en moteur de mobilisation.

Dans une vidéo transmise à BETO, Delly Sesanga annonce que la coalition va déposer une plainte contre Félix Tshisekedi et ses « complices » pour « tentative de renversement de l’ordre constitutionnel ». Il qualifie cette démarche d’action « citoyenne, républicaine et de l’État de droit ».

La formule est lourde. Elle ne relève pas du simple désaccord politique. Elle vise à installer l’idée que le changement constitutionnel ne serait pas une réforme ordinaire, mais une atteinte à l’ordre constitutionnel lui-même.

Fayulu, la ligne de la légitimité volée

Dans ce front, Martin Fayulu apporte une chose particulière : la mémoire d’une contestation présidentielle non soldée.

Depuis 2018, il incarne pour une partie de l’opinion l’idée d’une victoire électorale confisquée. Que l’on partage ou non cette lecture, elle structure son capital politique. Fayulu n’est pas seulement un opposant au pouvoir actuel. Il se présente comme un homme dont le rapport à Félix Tshisekedi commence par une accusation originelle : celle d’un pouvoir né, selon lui, d’un arrangement contre la vérité des urnes.

Dans le C64, cette posture donne au discours anti-changement une intensité particulière. Pour Fayulu, le débat constitutionnel n’est pas un épisode isolé. Il s’inscrit dans une continuité : après les élections contestées, après les institutions jugées verrouillées, après les appels au dialogue restés sans effet, le changement de Constitution serait une nouvelle étape de confiscation.

Dans la transcription des propos en lingala transmis à BETO, Fayulu accuse Félix Tshisekedi de faire un « coup d’État contre la Constitution » et répète qu’« on ne peut pas changer de Constitution ».

L’expression est radicale. Elle est aussi politiquement efficace. Elle permet de sortir le débat du terrain technique — révision, référendum, commission, procédure — pour le placer sur un terrain moral : défense ou trahison de la Constitution.

C’est la force de Fayulu dans cette coalition. Il durcit le langage. Il mobilise la base militante. Il donne à la contestation un visage frontal.

Mais c’est aussi son risque. Un discours trop absolu peut enfermer le C64 dans une posture de refus total, alors même qu’une partie de l’opinion pourrait vouloir comprendre concrètement ce que le pouvoir veut changer, pourquoi, et avec quelles garanties.

Sesanga, le bras juridique du front

Si Fayulu donne au C64 sa charge morale, Delly Sesanga lui donne son armature juridique.

Sesanga parle moins comme un tribun de rupture que comme un homme qui veut transformer une contestation en procédure. La plainte annoncée le 9 juin, le sit-in prévu le 12 juin, le vocabulaire de l’ordre constitutionnel, de la haute trahison et de la forfaiture : tout cela correspond à une stratégie de judiciarisation du bras de fer.

Dans la vidéo transmise à BETO, Sesanga accuse le pouvoir d’ouvrir une entreprise de modification ou de changement de la Constitution « pour avoir un troisième mandat ». Il appelle les Congolais à venir à l’esplanade du Palais du peuple le 12 juin pour un sit-in et insiste sur le fait que cet appel ne s’adresse pas seulement aux partis politiques, mais à « tous les Congolais qui aujourd’hui ne sont pas d’accord ».

Cette phrase est importante. Elle montre que le C64 sait que sa survie dépendra de sa capacité à sortir des états-majors. Il ne s’agit pas seulement de réunir des leaders. Il faut convaincre des citoyens qui ne militent pas forcément, mais qui peuvent craindre qu’un changement constitutionnel modifie l’équilibre du pouvoir.

Sesanga joue donc un rôle de charnière. Il parle aux militants, mais aussi aux juristes, aux parlementaires, aux chancelleries, aux Églises, aux médias et aux citoyens qui veulent des arguments plus structurés que des slogans.

Dans cette coalition, il est celui qui transforme la colère en dossier.

Katumbi, le poids lourd prudent

Moïse Katumbi apporte autre chose : du poids politique, territorial et électoral.

Ancien gouverneur du Katanga, chef d’Ensemble pour la République, acteur majeur de l’opposition, Katumbi représente une force que le pouvoir ne peut pas réduire à une simple agitation kinoise. Sa présence dans la dynamique du C64 donne au front anti-changement une profondeur nationale, notamment dans les milieux urbains, économiques et dans une partie de l’espace katangais.

Mais Katumbi est aussi un acteur prudent. Il sait que toute coalition d’opposition peut devenir un piège si elle l’enferme dans une stratégie dictée par d’autres. Son enjeu n’est pas seulement de s’opposer au changement de Constitution. Il est aussi de préserver son statut de présidentiable majeur pour la prochaine séquence électorale.

C’est pourquoi son rôle dans le C64 est à surveiller de près. Est-il un pilier actif du front ? Un allié stratégique ? Un garant de poids ? Ou un acteur qui soutient l’axe constitutionnel sans se fondre totalement dans une direction collective ?

Ebuteli souligne que le C64 prend soin de ne pas s’aligner explicitement sur le courant incarné par Joseph Kabila et sa plateforme Sauvons la RDC. Cette distance est stratégique : Fayulu, Katumbi, Sesanga et Kabund cherchent à reconstruire une opposition capable de contester le pouvoir sans être immédiatement absorbée dans le récit « patriotes contre traîtres » imposé par la majorité, dans un contexte dominé par la guerre à l’Est et le soupçon de proximité avec Kigali ou le M23.

Pour Katumbi, cette nuance est essentielle. Il doit être dans l’opposition, mais pas dans une opposition qui donnerait au pouvoir un angle facile de disqualification.

Kabund, le transfuge qui connaît la maison

Jean-Marc Kabund occupe une place différente.

Ancien allié de Félix Tshisekedi, ancien homme fort de l’UDPS, passé ensuite dans l’opposition, Kabund représente la rupture venue de l’intérieur. Reuters le décrit comme un ancien proche allié de Félix Tshisekedi, tombé en disgrâce en 2022, fondateur de son propre parti, arrêté en août 2022, condamné à sept ans de prison puis libéré en février 2025 à la faveur d’une grâce présidentielle.

Sa présence dans le C64 a donc une portée symbolique. Il connaît les codes de l’UDPS. Il connaît les méthodes internes. Il a porté le pouvoir avant de le combattre. Dans un front d’opposition, ce type de profil sert souvent à deux choses : donner des informations politiques venues de l’intérieur et produire une image de rupture morale avec l’ancien camp.

Mais Kabund est aussi un acteur clivant. Son parcours, ses tensions avec l’UDPS, son passage en prison, sa libération, son style politique peuvent renforcer l’opposition auprès d’une base radicale, mais aussi inquiéter ceux qui cherchent une coalition plus institutionnelle.

Son utilité pour le C64 dépendra donc de sa capacité à s’intégrer dans une ligne commune sans transformer le front constitutionnel en règlement de comptes personnel avec son ancien parti.

Une opposition qui cherche à sortir du piège de la guerre

La bataille constitutionnelle arrive dans un contexte où l’opposition a été fortement fragilisée par la guerre dans l’Est.

Depuis la progression de l’AFC/M23 et l’implication du Rwanda dénoncée par Kinshasa, le pouvoir a renforcé son discours patriotique. Dans ce climat, critiquer Félix Tshisekedi devient politiquement risqué. L’opposition peut être accusée de diviser le pays, de faire le jeu de l’ennemi, ou de manquer de patriotisme.

C’est précisément ce piège que le C64 tente d’éviter.

La Constitution offre à l’opposition un terrain plus difficile à disqualifier. Défendre l’article 64, dénoncer le risque de troisième mandat, appeler au respect des règles du pouvoir : ce sont des thèmes qui peuvent parler au-delà des bases partisanes.

Ebuteli formule clairement cet enjeu : le C64 permettrait à l’opposition de retrouver des clés de remobilisation politique capables de rééquilibrer le rapport de force et, à terme, de pousser le pouvoir à accepter des discussions politiques nationales.

C’est là que le C64 devient plus qu’une coalition anti-réforme. Il devient une tentative de repositionnement.

L’opposition ne dit plus seulement : « Nous sommes contre Tshisekedi. » Elle dit : « Nous défendons les règles qui empêchent tout pouvoir de se prolonger. »

La différence est importante.

L’unité par la Constitution, pas encore par le projet

Le C64 donne à l’opposition une bannière commune. Mais il ne règle pas ses contradictions.

Fayulu, Katumbi, Sesanga et Kabund ne portent pas la même histoire politique. Ils n’ont pas les mêmes bases. Ils n’ont pas les mêmes ambitions. Ils n’ont pas le même rapport à 2018, à 2023, à 2028, à Joseph Kabila, aux Églises, au dialogue national ou aux chancelleries.

Leur unité est donc réelle, mais limitée.

Elle est réelle parce qu’ils partagent un refus : celui d’un changement constitutionnel qui pourrait, selon eux, prolonger le pouvoir actuel.

Elle est limitée parce qu’ils n’ont pas encore démontré qu’ils pouvaient produire une stratégie durable : calendrier commun, porte-parole unique, discipline de communication, relais en provinces, stratégie parlementaire, action judiciaire solide, mobilisation de rue et position commune sur la présidentielle à venir.

C’est souvent là que les coalitions d’opposition se fragilisent en RDC. Elles se forment contre un danger, mais se divisent dès qu’il faut répondre à la question suivante : qui conduit ? Avec quel programme ? Pour quelle alternance ? Avec quelles garanties ?

Le C64 n’échappera pas à cette question.

Le premier test : transformer la ville morte en dynamique

La ville morte du 3 juin a donné au C64 une première image de mobilisation. Sesanga affirme, dans la vidéo transmise à BETO, que la coalition a été « agréablement surprise » par l’ampleur de la réponse au mot d’ordre, parlant même d’une ville morte devenue « pays mort ».

Cette appréciation reste celle des organisateurs. Elle ne suffit pas à mesurer objectivement l’adhésion nationale. Mais elle explique la suite : le C64 veut convertir cette première séquence en calendrier.

Plainte le 9 juin. Sit-in le 12 juin. Pression sur le Parlement. Interpellation de l’opinion nationale et internationale. Le front anti-changement tente de passer d’une mobilisation passive — rester chez soi — à une mobilisation active — sortir devant le Palais du peuple.

C’est un saut plus difficile.

Une ville morte peut agréger plusieurs comportements : conviction politique, peur des troubles, prudence économique, fermeture préventive des commerces, absence de transport, consignes locales. Un sit-in, lui, exige une présence physique, un encadrement, une capacité à tenir un lieu, une confrontation possible avec l’autorité publique.

Le 12 juin dira donc beaucoup plus sur la solidité du C64 que le 3 juin.

Ce que le pouvoir va chercher à faire

Face à ce front, le pouvoir dispose de plusieurs lignes de riposte.

La première consiste à nier le lien entre réforme constitutionnelle et troisième mandat. C’est la ligne d’Augustin Kabuya, qui affirme qu’il s’agit de réfléchir à l’avenir du pays et non de « s’éterniser au pouvoir ».

La deuxième consiste à présenter la Constitution de 2006 comme un texte issu des belligérants, donc historiquement contestable. Kabuya soutient que la future Constitution devrait être basée sur le projet de la Conférence nationale souveraine de 1992, adapté aux réalités actuelles.

La troisième consiste à contester la représentativité de l’opposition : ville morte exagérée, mobilisation minoritaire, leaders en quête de relance, agenda personnel à l’approche de 2028.

La quatrième, plus sensible, consiste à replacer la critique politique dans le contexte de la guerre à l’Est. C’est le terrain le plus dangereux pour l’opposition, car il permet de mélanger défense du régime et défense de la Nation.

Le C64 doit donc marcher sur une ligne étroite : contester fermement le pouvoir sans donner prise à l’accusation d’affaiblir le pays en temps de crise sécuritaire.

Une recomposition, mais pas encore une alternative

L’opposition retrouve-t-elle un axe commun ? Oui, si l’on parle d’un axe de contestation.

La Constitution donne à Fayulu, Sesanga, Katumbi et Kabund un terrain partagé. Elle leur permet de se retrouver sans trancher immédiatement la question du leadership. Elle leur donne un mot d’ordre clair, compréhensible, mobilisateur. Elle leur permet aussi de parler à des citoyens qui ne sont pas forcément acquis à un parti, mais qui peuvent craindre une modification des règles du pouvoir.

Mais l’opposition ne retrouve pas encore une alternative commune.

Un front contre le changement constitutionnel n’est pas un projet de gouvernement. Une plainte ne remplace pas un programme. Un sit-in ne fait pas une coalition électorale. Une photo de leaders réunis ne règle ni les rivalités, ni les ambitions, ni les blessures des cycles précédents.

C’est toute la différence entre une ligne rouge et une ligne politique.

Pour l’instant, le C64 a trouvé sa ligne rouge : pas de changement constitutionnel pouvant ouvrir la voie à un troisième mandat. Reste à savoir s’il peut construire une ligne politique capable de durer après la séquence du 12 juin.

Le vrai enjeu : redevenir audible

Au fond, le C64 cherche moins à unir parfaitement l’opposition qu’à la rendre de nouveau audible.

Dans un pays absorbé par la guerre à l’Est, les négociations diplomatiques, la crise sociale, les tensions économiques et les batailles de légitimité, l’opposition avait besoin d’un sujet capable de traverser les camps et les provinces. La Constitution remplit cette fonction.

Elle parle aux juristes, aux militants, aux Églises, aux jeunes, aux chancelleries, aux partis et aux citoyens ordinaires. Elle permet à l’opposition de poser une question simple : un pouvoir en place peut-il changer les règles du jeu qui limitent sa propre durée ?

Le pouvoir répond qu’il ne s’agit pas de troisième mandat, mais d’adaptation historique et institutionnelle.

C’est précisément ce choc de récits qui donne au C64 son espace.

Fayulu apporte la radicalité de la dénonciation. Sesanga apporte le cadre juridique. Katumbi apporte le poids politique. Kabund apporte la rupture interne avec le pouvoir. Ensemble, ils dessinent quelque chose qui ressemble à un axe.

Mais un axe n’est pas encore une machine.

La suite dira si le C64 est une parenthèse de mobilisation contre le changement constitutionnel, ou le début d’un nouveau centre de gravité de l’opposition congolaise.

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B
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