Le silence du 3 juin : comment la ville morte a ouvert la bataille constitutionnelle
La journée ville morte appelée par la Coalition Article 64 n’a pas clos le débat sur la Constitution. Elle l’a déplacé. En imposant une première bataille d’images, de récits et d’interprétations, le 3 juin a ouvert une séquence où chaque camp veut prouver qu’il parle au nom du peuple.
KINSHASA — À Kinshasa, une ville morte ne se juge jamais à six heures du matin. La capitale se réveille lentement, ses artères se remplissent par vagues, ses marchés s’animent souvent avant ses bureaux, et une rue vide ne dit pas toujours une opinion. Mais mercredi 3 juin, quelque chose a tout de même changé dans le décor habituel.
Radio Okapi a décrit une ville marquée par un « calme inhabituel », avec peu d’embouteillages sur plusieurs axes, une circulation timide et des activités variables selon les quartiers. À Kinshasa, des dispositifs policiers renforcés ont notamment été signalés à Sainte-Thérèse et sur le boulevard Kimbuta, tandis que le boulevard Triomphal est resté presque vide jusqu’aux environs de 14 heures. En province, le tableau était plus contrasté : activités normales à Kikwit, Kananga, Kindu, Lubumbashi ou Matadi, reprise progressive à Mbandaka, mais commerces encore fermés à Beni dans le quartier commercial de Matonge jusqu’en début d’après-midi.
C’est dans ce contraste que la première bataille s’est jouée. L’opposition voulait montrer que son mot d’ordre pouvait ralentir le pays. Le pouvoir voulait montrer que le pays continuait de fonctionner. Les deux camps ont trouvé dans la journée des images pour nourrir leur récit.
La Coalition Article 64, C64, avait appelé les Congolais à rester chez eux pour protester contre tout projet de changement de la Constitution. Lancée à Kinshasa le 19 mai autour de plusieurs figures de l’opposition, dont Martin Fayulu, Delly Sesanga, Jean-Marc Kabund et un représentant de Moïse Katumbi, cette coalition s’appuie sur l’article 64 de la Constitution, qui fait obligation aux citoyens de faire échec à toute prise ou tout exercice du pouvoir en violation de la Constitution.
Le 3 juin était donc son premier test national.
Une journée devenue bataille de récits
Dès la fin de la journée, la C64 a revendiqué une forte adhésion à son mot d’ordre. Dans un communiqué publié mercredi à Kinshasa, la coalition a salué l’attitude des citoyens et annoncé une déclaration d’évaluation pour le lendemain. Elle a présenté la mobilisation comme la preuve que la défense de la Constitution dépasse les clivages politiques.
Dans l’opposition, certains sont allés plus loin. Prince Epenge, porte-parole de Lamuka, cité par Deutsche Welle, a parlé d’une population kinoise ayant répondu « à 99,9 % » à l’appel de l’opposition. Le chiffre frappe. Il parle aux militants. Mais il ne repose, à ce stade, sur aucune méthode indépendante de mesure.
En face, la majorité a rejeté l’idée d’un succès de la ville morte. Christian Lumu Lukusa, vice-président de la Ligue des jeunes de l’UDPS, a affirmé que « la ville de Kinshasa est en pleine activité » et que la population n’avait pas suivi le mot d’ordre de l’opposition. Il a également assuré que le camp présidentiel maintiendrait le projet de changement constitutionnel, qu’il présente comme une nécessité nationale et une volonté de moderniser les institutions.
Le gouvernement a repris la même ligne. Patrick Muyaya, porte-parole du gouvernement, a estimé lors d’un briefing que les activités s’étaient déroulées normalement à Kinshasa et dans plusieurs agglomérations du pays. Il a aussi dénoncé des « deep fakes », des vidéos manipulées et des communiqués truqués qui auraient accompagné la mobilisation.
Voilà donc le vrai résultat du 3 juin : non pas une conclusion définitive, mais une fracture nette dans la lecture du pays.
Ce que la ville morte a réellement montré
La ville morte a montré une chose : la Constitution peut mobiliser.
Jusque-là, le débat semblait réservé aux juristes, aux députés, aux états-majors politiques et aux chancelleries. Le 3 juin, il est descendu dans les quartiers, les marchés, les taxis, les écoles, les familles. Certains sont restés chez eux par conviction. D’autres par prudence. D’autres encore parce qu’ils craignaient des incidents, ou simplement parce que les transports et les commerces étaient ralentis autour d’eux.
C’est là que la lecture doit rester prudente. Une boutique fermée ne signifie pas forcément une adhésion politique. Une école vide ne vaut pas référendum. Une route calme ne parle pas toute seule. Mais un ralentissement visible, même partiel, suffit à dire qu’un mot d’ordre politique a produit des effets.
Pour le C64, c’est déjà une victoire symbolique. La coalition n’avait pas besoin de prouver qu’elle contrôlait tout Kinshasa pour ouvrir une séquence. Il lui suffisait de montrer qu’elle pouvait troubler le rythme normal de la capitale et forcer le pouvoir à répondre.
C’est ce qui s’est passé.
La Constitution devient un terrain de rue
Le 3 juin a aussi révélé une mutation. La Constitution n’est plus seulement un texte à défendre dans des communiqués. Elle devient un mot d’ordre de rue.
Ebuteli avait déjà noté que le C64 cherchait à repositionner l’opposition dans un contexte où le pouvoir domine la bataille du récit public, notamment en liant souvent les critiques du régime aux soupçons de complicité avec Kigali ou avec l’AFC/M23. En plaçant la Constitution au centre, l’opposition tente de sortir de ce piège et de reconstruire une ligne de mobilisation plus large.
La journée ville morte lui a donné ce point d’entrée. Mais elle a aussi posé une question difficile : comment transformer une mobilisation passive en rapport de force durable ?
Rester chez soi est une chose. Se rendre devant une institution en est une autre. C’est pourquoi la suite annoncée par la C64 compte autant que la journée elle-même.
Dans une vidéo parvenue à la rédaction de BETO, Delly Sesanga affirme que le C64 déposera une plainte contre Félix Tshisekedi et ses « complices » pour « tentative de renversement de l’ordre constitutionnel ». Il présente cette démarche comme une action citoyenne, républicaine et de l’État de droit.
La coalition annonce aussi un sit-in le 12 juin devant l’esplanade du Palais du peuple. Sesanga appelle les Congolais à venir y dénoncer les parlementaires que l’opposition accuse de participer à une entreprise visant à modifier ou changer la Constitution pour ouvrir la voie à un troisième mandat.
Le 3 juin n’était qu’un début
La ville morte du 3 juin n’a pas clos le débat. Elle l’a ouvert.
Elle a montré que le pouvoir et l’opposition vont désormais se battre sur trois terrains en même temps : la rue, les institutions et les images. Les rues vides du matin, les marchés ouverts de l’après-midi, les cortèges policiers, les vidéos publiées par les militants, les déclarations contradictoires : tout devient matière à interprétation.
La prudence s’impose donc. Le C64 ne peut pas transformer chaque ralentissement en plébiscite. Le pouvoir ne peut pas transformer chaque activité maintenue en rejet populaire de l’opposition.
Ce que BETO retient, c’est ceci : le 3 juin a été le premier acte public d’une bataille plus large. Une bataille où chacun prétend parler au nom du peuple, mais où personne n’a encore apporté la preuve qu’il parle pour tout le pays.
La Constitution est descendue dans la rue. Elle n’en sortira pas de sitôt.
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