Santé Ebola en RDC : pourquoi cette épidémie va plus vite que toutes les précédentes

Ebola en RDC : pourquoi cette épidémie va plus vite que toutes les précédentes

3 200 cas confirmés et 1 405 décès en soixante et onze jours : aucune épidémie déclarée en RDC n'avait progressé à ce rythme. Souche sans vaccin ni traitement, sous-détection établie dès la première semaine, géographie de l'Ituri et contexte d'insécurité : les quatre facteurs documentés qui expliquent cette vitesse.

Ebola en RDC : pourquoi cette épidémie va plus vite que toutes les précédentes
AFP

La Rédaction
Kinshasa - 27 JUILLET 2026 - 15:57 WAT · 7 min de lecture

Le 15 mai 2026, le ministère de la Santé confirmait la dix-septième épidémie d’Ebola de l’histoire congolaise, partie de l’Ituri. Deux jours plus tard, l’Organisation mondiale de la santé la déclarait urgence de santé publique de portée internationale. Au 25 juillet, l’Institut national de santé publique recensait 3 200 cas confirmés et 1 405 décès, pour une létalité officielle de 43,9 %. Soixante et onze jours, quarante-cinq cas confirmés par jour en moyenne : aucune épidémie déclarée dans le pays n’avait progressé à ce rythme. Quatre facteurs, tous documentés, expliquent cette vitesse.

La chronologie

  • 15 mai : confirmation de la 17ᵉ épidémie, partie de l’Ituri.
  • 16 mai : 336 cas suspects et 88 décès notifiés, 8 confirmations en laboratoire.
  • 17 mai : urgence de santé publique de portée internationale déclarée.
  • 18 mai : les modélisateurs estiment déjà l’épidémie réelle à 400-800 cas.
  • 25 juillet : 3 200 cas confirmés, 1 405 décès, létalité 43,9 %.

Premier facteur : une souche contre laquelle il n’existe rien

C’est la différence de fond avec les épidémies récentes. Le virus en cause appartient à l’espèce Bundibugyo, et l’OMS l’écrit sans détour sur sa page de situation : « The Bundibugyo species of Ebola involved is one for which there is no vaccine or specific treatment », même si des travaux sont en cours pour tester des candidats prometteurs.

En 2018 comme en 2020, la riposte congolaise disposait d’une arme qui a fait ses preuves : le vaccin Ervebo, homologué contre l’espèce Zaïre, déployé en ceinture autour de chaque cas. Cette stratégie de vaccination en anneau permettait de couper les chaînes de transmission là où elles apparaissaient. Elle n’est pas disponible ici. Une étude sur des macaques a suggéré qu’Ervebo pourrait offrir une protection partielle contre le Bundibugyo, mais l’OMS a jugé cette preuve insuffisante et recommandé, le 28 mai, de ne pas l’utiliser hors de cadres de recherche contrôlés.

À cela s’ajoute une donnée virologique : les analyses génomiques décrivent un clade distinct, porteur de 219 différences nucléotidiques par rapport au génome de référence, dont des substitutions dans la glycoprotéine, la protéine même que ciblent les vaccins existants. Autrement dit, la riposte congolaise mène cette bataille avec les outils d’avant 2018 : isolement, recherche de contacts, prise en charge symptomatique.

Deuxième facteur : l’épidémie était déjà plus grande qu’on ne la voyait

Le deuxième élément est le plus contre-intuitif, et il a été établi dès la première semaine. Le 18 mai, une équipe réunissant l’Imperial College London, le programme des urgences de l’OMS et l’Institut national de santé publique congolais publiait une estimation de l’ampleur réelle de l’épidémie.

Les données officielles au 16 mai faisaient état de 336 cas suspects et 88 décès, avec seulement huit confirmations de laboratoire en Ituri sur treize échantillons testés, plus deux cas confirmés à Kampala chez des voyageurs venus de la province. En croisant deux méthodes indépendantes, l’une fondée sur les données de mobilité et les cas exportés en Ouganda, l’autre sur les décès suspects et la létalité observée lors des flambées passées de Bundibugyo, les auteurs concluaient qu’entre 400 et 800 cas avaient probablement déjà eu lieu, sans pouvoir exclure un total supérieur à mille.

Leur conclusion est reprise telle quelle : « la convergence des résultats issus de deux méthodes indépendantes renforce la confiance dans la conclusion d’une sous-détection substantielle et d’un potentiel de transmission plus large ». Une épidémie qui démarre avec un temps de retard sur elle-même ne se rattrape pas : chaque cas non détecté au début a produit sa propre chaîne.

Troisième facteur : l’Ituri, une géographie qui multiplie les contacts

Le troisième facteur tient au lieu. La description que fait l’OMS du terrain mérite d’être lue en entier, parce qu’elle contient une contradiction apparente qui est en réalité le cœur du problème : « The outbreak is occurring in a challenging context: humanitarian crisis and a remote and densely populated area, combined with insecurity and high population and trade movements. »

Une zone à la fois reculée et densément peuplée. Reculée pour les équipes de riposte : au 16 mai, treize échantillons seulement avaient pu être testés en Ituri, dont huit se sont révélés positifs, ce qui donne la mesure des délais d’acheminement vers les laboratoires. Densément peuplée pour le virus, qui circule dans des marchés, des transports collectifs et des habitations rapprochées. À quoi s’ajoutent des mouvements de population et de commerce intenses, dans une province frontalière de l’Ouganda : deux cas exportés ont été confirmés à Kampala chez des voyageurs venus d’Ituri avant même que l’épidémie ne soit nommée, et c’est par eux que les modélisateurs ont pu recalculer son ampleur réelle.

La modélisation de mai plaçait la transmission principalement en Ituri et au Nord-Kivu. Deux mois plus tard, le bulletin de l’INSP recensait quarante-huit zones de santé touchées, la zone de Rungu ayant été la dernière ajoutée le 23 juillet. La progression n’a pas été un saut, elle a été une diffusion continue le long des axes.

Quatrième facteur : une riposte qui travaille sous contrainte

Le dernier facteur est celui du contexte sécuritaire et social, que l’OMS mentionne au même rang que les autres : crise humanitaire et insécurité. L’Ituri est une province où les équipes de santé opèrent dans un environnement instable, ce qui contraint les déplacements et allonge les délais. La progression le montre : quarante-huit zones de santé étaient touchées au 23 juillet, contre une transmission concentrée sur l’Ituri et le Nord-Kivu deux mois plus tôt, et le bilan est passé de 2 905 cas à 3 200 cas confirmés en moins d’une semaine entre le 22 et le 25 juillet.

À cela s’ajoute la question de l’adhésion des communautés, qui n’est pas une variable secondaire. L’OMS en fait même la condition décisive : « It is only when communities are engaged in the response that such outbreaks are bought under control. » Cette phrase dit deux choses. Que sans les communautés, aucune riposte ne fonctionne, quels que soient les moyens. Et qu’avec elles, une épidémie se contrôle même sans vaccin, comme l’ont montré les flambées de Bundibugyo antérieures, plus petites mais stoppées.

C’est le levier sur lequel se joue la suite, et il est entre des mains congolaises : les relais communautaires, les autorités coutumières, les confessions religieuses, les radios locales. La riposte de 2018 avait appris à ses dépens ce que coûte une communauté qui se méfie, et la circulation des rumeurs dans l’Est reste aujourd’hui un facteur de propagation à part entière.

Ce qui n’est pas encore mesuré

Deux données manquent, et elles pèseront sur l’évaluation finale.

Aucune comparaison officielle chiffrée n’a été publiée entre le rythme de cette épidémie et celui des précédentes. Le calcul est pourtant à portée : 3 200 cas confirmés en 71 jours donnent 45 cas quotidiens, quand la dix-septième épidémie n’en comptait que 336 suspects et 8 confirmés à sa première semaine. Cette mesure n’a fait l’objet d’aucune analyse épidémiologique publique, alors qu’elle orienterait le dimensionnement des moyens.

La seconde donnée manquante est la projection. Les bulletins publient l’état des lieux, jamais l’horizon : aucune estimation officielle du nombre de cas attendus dans les semaines à venir n’a été diffusée depuis la modélisation du 18 mai, qui portait alors sur une épidémie de quelques centaines de cas. Deux mois et 3 200 confirmations plus tard, une actualisation de cet exercice dirait aux équipes ce qu’elles doivent dimensionner, en lits, en personnel et en équipements de protection, dans une épidémie où la létalité officielle atteint 43,9 %.

Commentaires
B
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