Qui parle au nom du peuple ?
Au terme de la première séquence, une question domine : pouvoir et opposition revendiquent chacun le peuple. Mais ni la ville morte, ni la marche pro-réforme, ni la plainte, ni le sit-in ne suffisent seuls à trancher cette prétention.
Ville morte, marche pro-réforme, loi référendaire adoptée à l’Assemblée, plainte reportée, sit-in annoncé devant le Palais du peuple : en quelques jours, la Constitution est devenue le principal terrain du rapport de force politique en RDC. Le premier cycle ne donne pas encore un vainqueur. Il révèle surtout une bataille plus profonde : celle de la légitimité populaire.
KINSHASA — En dix jours, la Constitution a cessé d’être un texte réservé aux juristes. Elle est devenue une scène. Une scène de rue, de Parlement, d’Églises, de réseaux sociaux, de droit et de mémoire politique.
Le 3 juin, l’opposition a appelé à une ville morte contre tout projet de changement constitutionnel. Le 5 juin, les partisans de la réforme ont voulu répondre par une marche en soutien au changement de la Constitution. Le 9 juin, la proposition de loi portant organisation du référendum a été adoptée à l’Assemblée nationale. Le même jour, la Coalition Article 64, C64, a reporté sa plainte contre Félix Tshisekedi afin d’y intégrer de nouveaux éléments. Le 12 juin, elle prévoit un sit-in devant le Palais du peuple.
Chaque date a produit son récit. Chaque camp a revendiqué le peuple. Chaque image a été disputée. Chaque mot a été chargé d’un sens politique : souverain primaire, article 64, troisième mandat, référendum, coup d’État contre la Constitution, refondation, confiscation, dialogue, ordre constitutionnel.
Cette première séquence ne permet pas encore de dire qui a gagné. Elle permet déjà de voir où se trouve le conflit.
Il ne porte pas seulement sur une loi. Il ne porte pas seulement sur un référendum. Il porte sur une question plus lourde : qui peut parler au nom du peuple congolais lorsque les règles du pouvoir sont en discussion ?
Le peuple à consulter, le peuple à protéger
Le camp favorable à la réforme avance un argument simple : si la souveraineté appartient au peuple, le peuple doit pouvoir être consulté. Dans cette logique, le référendum est présenté comme la forme la plus directe de la démocratie. Refuser la consultation reviendrait, selon ses défenseurs, à craindre la parole populaire.
Paul-Gaspard Ngondankoy, auteur de la proposition de loi référendaire, a donné à cet argument une formulation doctrinale. Selon lui, il faut distinguer le « peuple de l’article 5 », souverain et constituant originaire, du « peuple de l’article 218 », consulté dans le cadre d’une révision constitutionnelle. Il en tire une conclusion forte : les limites de l’article 220, qui protègent notamment le nombre et la durée des mandats présidentiels, ne s’imposeraient pas au peuple lui-même, mais seulement aux pouvoirs constitués.
L’opposition répond par une lecture opposée. Pour elle, le peuple a déjà fixé des limites à travers la Constitution. Ces limites ne peuvent pas être retournées contre lui par une procédure référendaire organisée par le pouvoir en place. Delly Sesanga conteste ainsi l’idée d’un article 5 qui ouvrirait une voie parallèle au changement constitutionnel. Il soutient que la Constitution doit être lue comme un tout, en combinant les articles 5, 218, 219 et 220, et qualifie la démarche des promoteurs de la loi référendaire de « crime contre la nation » et d’« actes préparatoires à la haute trahison ».
Les deux camps parlent donc du même peuple, mais pas du même moment démocratique.
Pour la majorité, le peuple est celui qu’il faut consulter. Pour l’opposition, le peuple est aussi celui qu’il faut protéger d’un processus jugé dangereux.
C’est là le cœur de la bataille.
Le 3 juin : faire parler le vide
La ville morte du 3 juin a été le premier test public de la Coalition Article 64. L’opposition voulait montrer qu’un mot d’ordre national pouvait ralentir Kinshasa et plusieurs villes du pays. Radio Okapi a décrit une journée marquée par un « calme inhabituel », une circulation timide dans certaines artères de Kinshasa, des dispositifs policiers visibles dans des points sensibles, mais aussi des situations contrastées selon les villes et les quartiers.
Ce contraste a immédiatement produit deux lectures.
Pour le C64, la journée a montré que le rejet du changement constitutionnel dépassait les états-majors politiques. Dans une vidéo parvenue à BETO, Delly Sesanga affirme que la coalition a été « agréablement surprise » par la réponse au mot d’ordre, parlant même d’une ville morte devenue « pays mort ».
Pour le pouvoir, au contraire, l’activité maintenue dans plusieurs zones a permis de contester le récit d’une mobilisation massive. Le gouvernement et la majorité ont insisté sur l’idée d’une population qui aurait refusé de se laisser entraîner dans le mot d’ordre de l’opposition.
Les deux lectures étaient excessives si elles prétendaient, chacune, résumer le pays.
Une ville morte n’est pas un sondage. Des commerces fermés peuvent traduire une adhésion politique, mais aussi la peur, la prudence, l’absence de transport ou l’incertitude. Des commerces ouverts ne prouvent pas non plus un soutien au pouvoir. Ils peuvent simplement dire que les gens doivent travailler.
Le 3 juin n’a donc pas tranché l’opinion nationale. Il a montré que le débat constitutionnel pouvait produire un effet réel dans l’espace public.
Le 5 juin : répondre au vide par la présence
Deux jours plus tard, le camp favorable au changement constitutionnel a voulu occuper l’autre versant de la mobilisation : non plus le retrait, mais la présence.
La Coalition citoyenne pour la Nation, autour de l’archevêque Évariste Ejiba Yamapia, avait annoncé une marche citoyenne en soutien au processus de réforme. Les organisateurs appelaient les partis politiques, les confessions religieuses, la société civile, les jeunes, les femmes, les étudiants, les commerçants, les conducteurs de taxis et de motos-taxis, ainsi que la diaspora à se mobiliser, en insistant sur le caractère pacifique de la marche.
Dans le même registre, Pascal Mukuna, parlant au nom d’Évariste Ejiba Yamapia, expliquait que les marcheurs devaient faire jonction avec d’autres groupes au Palais du peuple, où un message devait être lu pour contrer l’idée selon laquelle une nouvelle Constitution viserait à offrir un autre mandat au président de la République. Sa formule était directe : « Non, on vous trompe ».
Cette séquence a installé une symétrie politique.
Le C64 a voulu faire parler des rues vides. Les pro-réforme ont voulu produire des cortèges. L’un a choisi l’absence. L’autre a choisi l’occupation.
Mais, là encore, une marche ne suffit pas à prouver une majorité nationale. Elle prouve d’abord une capacité d’organisation, une logistique, des relais et une présence visible à un moment donné. Elle ne dit pas, à elle seule, ce que pense le pays.
Le 9 juin : le Parlement accélère, l’opposition ajuste
Le 9 juin a été le vrai basculement institutionnel.
L’Assemblée nationale a adopté la proposition de loi portant organisation du référendum par 348 voix sur 351 votants, en l’absence des élus de l’opposition. Le texte encadre notamment la convocation du référendum par le président de la République, son organisation par la CENI, les règles de campagne, de dépouillement et de contentieux. Il prévoit aussi la possibilité de mettre en place une Assemblée constituante élargie en cas de projet de nouvelle Constitution.
Cette adoption a changé la vitesse du conflit. Le référendum n’était plus seulement une idée discutée dans les déclarations. Il devenait une procédure législative, transmise ensuite au Sénat pour seconde lecture. Le 10 juin, Sama Lukonde a annoncé la réception du texte à la Chambre haute et son renvoi à la Commission politique, administrative et juridique, avec un délai de trois jours pour déposer son rapport.
Au même moment, le C64 a reporté la plainte qu’il devait déposer contre Félix Tshisekedi. Dans un communiqué, la coalition explique vouloir intégrer de « nouveaux éléments juridiques et factuels » ainsi que des pièces supplémentaires récemment recueillies. Elle réaffirme sa volonté de défendre « l’ordre constitutionnel et l’État de droit ».
Ce double mouvement est révélateur.
Le pouvoir avance par le Parlement. L’opposition cherche à construire une riposte juridique plus solide. La rue reste présente, mais le conflit se déplace vers les textes, les délais, les commissions, les interprétations constitutionnelles et les futures voies de recours.
Le 12 juin : le test le plus dur pour le C64
Le sit-in annoncé devant le Palais du peuple est le rendez-vous le plus exigeant pour l’opposition dans cette première séquence.
Le 3 juin, le C64 demandait aux Congolais de rester chez eux. Le 12 juin, il leur demande de sortir. Ce changement est majeur. Une ville morte peut agréger des comportements différents : conviction, prudence, peur, fatigue ou contrainte. Un sit-in, lui, exige une présence physique, une discipline collective, une logistique, un rapport direct avec l’autorité publique.
Dans sa correspondance au gouverneur de Kinshasa, Daniel Bumba, le C64 affirme vouloir organiser une action pacifique à l’esplanade du Palais du peuple pour exprimer son opposition au projet de loi référendaire, qu’il accuse de viser le changement de la Constitution. La coalition dit se conformer à l’article 26 de la Constitution, qui consacre le régime d’information préalable pour les manifestations publiques.
Le choix du Palais du peuple n’est pas seulement pratique. Il est symbolique. C’est le lieu où le texte a été discuté. C’est aussi le lieu où l’opposition veut mettre les élus face à leurs responsabilités.
Dans la vidéo parvenue à BETO, Delly Sesanga appelle les Congolais à venir à l’esplanade du Palais du peuple pour dénoncer des parlementaires qu’il accuse de participer à une entreprise de modification ou de changement constitutionnel « pour avoir un troisième mandat ». Il précise que l’appel ne s’adresse pas seulement aux partis politiques, mais à « tous les Congolais qui aujourd’hui ne sont pas d’accord ».
Le 12 juin ne dira pas tout de l’opposition. Mais il dira quelque chose de sa capacité à transformer un mot d’ordre en présence organisée.
La Constitution comme miroir des peurs
La bataille constitutionnelle est juridique en apparence. En réalité, elle condense plusieurs peurs.
Peur d’un troisième mandat. Peur d’une Constitution devenue inadaptée aux défis du pays. Peur d’un État paralysé par ses institutions. Peur d’un pouvoir qui réécrit les règles à son avantage. Peur que la guerre à l’Est, les urgences sociales et la crise économique soient reléguées derrière un débat institutionnel explosif.
Le camp présidentiel tente de répondre à une partie de ces inquiétudes par l’histoire. Augustin Kabuya, secrétaire général de l’UDPS, affirme que Félix Tshisekedi n’a jamais demandé de troisième mandat et que le débat porte sur le changement de la Constitution. Il soutient aussi que l’UDPS n’a jamais souscrit à la Constitution de 2006 et qu’elle entend revenir, en l’adaptant, au projet issu de la Conférence nationale souveraine de 1992.
Cette référence à 1992 donne de la profondeur au débat. Elle permet à l’UDPS de présenter le changement constitutionnel non comme une invention récente, mais comme la reprise d’un chantier historique interrompu. Mais elle n’efface pas la question centrale posée par l’opposition : un pouvoir en place peut-il rouvrir les règles du jeu sans que cela soit immédiatement suspecté de servir sa propre durée ?
C’est cette question qui rend la séquence inflammable.
Les Églises cherchent une autre voie
Dans cette tension, les Églises n’occupent pas toutes la même position.
Une partie des Églises de réveil s’est engagée dans la mobilisation pro-réforme. L’ECC, elle, appelle à un cadre national « inclusif et apaisé » et se réfère explicitement aux articles 5, 218, 219 et 220 de la Constitution. Réunie en session extraordinaire le 7 juin, l’institution a appelé les partis politiques à recourir à un dialogue démocratique national et inclusif. Son porte-parole a résumé cette ligne en une formule : « Ne construisons pas des murs, mais jetons des ponts ».
Ce positionnement montre que la bataille constitutionnelle ne se réduit plus à pouvoir contre opposition. Elle touche déjà les médiateurs possibles, les institutions religieuses, les juristes, les universités, les provinces et les partenaires internationaux.
Quand un débat constitutionnel devient un débat sur la paix civile, il change de nature.
Ce que cette première séquence a vraiment produit
La ville morte a installé le C64 comme acteur collectif. La marche pro-réforme a montré que le camp favorable au changement ne voulait pas abandonner la rue. La loi référendaire adoptée à l’Assemblée a donné un corps institutionnel au débat. Le report de la plainte a montré que l’opposition cherche à transformer l’accusation en dossier. Le sit-in annoncé doit tester la capacité du front anti-changement à passer de la protestation passive à l’occupation visible d’un lieu symbolique.
Aucun de ces événements ne suffit à dire ce que pense la majorité du pays.
Ils donnent plutôt une carte du conflit. D’un côté, un pouvoir et ses relais qui veulent faire du référendum la preuve du retour au peuple. De l’autre, une opposition qui veut faire de l’article 64 et de l’article 220 les lignes rouges contre un changement jugé dangereux.
Au milieu, des citoyens qui ne se réduisent pas aux communiqués des deux camps. Certains soutiennent la réforme. D’autres la redoutent. Beaucoup veulent comprendre. Beaucoup craignent surtout les conséquences : tensions dans la rue, blocage des institutions, instrumentalisation du peuple, ou ouverture d’une crise politique dans un pays déjà sous pression sécuritaire et sociale.
Le peuple n’est pas une formule
La grande leçon de ces dix jours tient peut-être dans cette phrase : le peuple ne peut pas être seulement un mot dans la bouche des acteurs politiques.
Le peuple que la majorité veut consulter doit être informé clairement : sur quel texte, quelle question, quels délais, quelles garanties, quels recours, quelles limites.
Le peuple que l’opposition veut mobiliser doit être respecté dans sa pluralité : tous ceux qui ferment boutique ne sont pas militants, tous ceux qui marchent ne sont pas forcément manipulés, tous ceux qui hésitent ne sont pas indifférents.
Le peuple dont parlent les Églises, les juristes, les partis et les institutions n’est pas un bloc. Il est composé de citoyens qui vivent dans des réalités différentes : Kinshasa, Goma, Lubumbashi, Mbuji-Mayi, Kisangani, Matadi, Beni, Mbandaka, la diaspora, les universités, les marchés, les Églises, les taxis, les familles.
C’est pourquoi la bataille constitutionnelle ne peut pas être suivie uniquement à travers les mots des chefs de partis.
Elle devra être observée dans les lieux où le pays respire vraiment.
La suite : expliquer avant de conclure
La première séquence de la bataille constitutionnelle s’achève sans verdict définitif. Mais elle impose une méthode.
Il faudra suivre les textes : ce que dit la loi référendaire, ce que fera le Sénat, ce que pourrait examiner la Cour constitutionnelle, ce que permet ou interdit l’article 220.
Il faudra suivre les faits : les mobilisations, les itinéraires, les chiffres crédibles, les conditions d’encadrement, les réactions de la police, les déclarations des institutions, les décisions judiciaires.
Il faudra suivre les récits : troisième mandat, souverain primaire, Constitution de 2006, projet de 1992, ordre constitutionnel, refondation, confiscation.
Et il faudra éviter une erreur : croire qu’une image, une marche, un vote ou une déclaration suffit à faire parler tout un pays.
Au fond, cette première saison pose une question plus durable que le calendrier de juin : comment un peuple parle-t-il vraiment dans un moment de tension constitutionnelle ?
Le pouvoir répond : par le référendum. L’opposition répond : par la résistance constitutionnelle et la rue. Les Églises répondent : par le dialogue ou la mobilisation, selon les camps. Le Parlement répond : par la procédure. Les citoyens répondent de plusieurs manières : participation, silence, scepticisme, fatigue, peur, conviction ou attente.
La bataille constitutionnelle continuera tant que cette question restera ouverte.
Le peuple est devenu l’argument central de tous les camps. Reste à savoir comment il parlera vraiment — et qui acceptera encore de l’écouter lorsqu’il ne dira pas ce que chacun veut entendre.